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Chez le LEOPOLD (souvenirs d'ado de Jean LAURENT -82 ans)
Jean LAURENT en classe en 1933

Léopold Triboulot surnommé «Le Marquis»
en compagnie de son épouse Joséphine.

Collection Gérard TRIBOULOT
Léopold Triboulot et son épouse Joséphine

Mon gamin te vas aller "au coiffeur" t 'entends ?

- Oui mémére !

- T'as des cheveux qui te tombent dans le cou "t'as l'air d'un pôvre homme". Te sais, t'as beau vouloir jouer au Tino Rossi en te mettant de la gomina, t'es pas bien comme çà neum !

- D'accord mémère, j 'y saute, donne-moi quarante sous !

- C'est pas cher "oué". T'as compris ? Tu diras au Léopold qu'il te rase comme il faut la "pouillote", et qu'il te coupe "les chouchettes" voilà....

Et de continuer, je l'entends encore marmonner :"Sacré jeune, y veut déjà jouer au gandin !"

Près de chez ma grand-mère, dans le couloir de la Jeanne Sautfroy, résidait le Léopold. Il avait installé "son salon de coiffure" dans la baraque de son jardin. Certes, on n'était pas au dernier cri du modernisme, mais ça fonctionnait ; le matériel de coiffure était d'une grande rusticité : pas de tondeuse électrique ni de vitrine où trônait de la pub consacrée au pétrole "Han", ou aux lotions parfumées de "Chéramy Pivert" ou "Houbigand" ! Non ! Tout simplement une petite fenêtre qui s 'ouvrait sur le jardin potager avec comme vue "le châtelet" (les chiottes de l'époque - les verriers ne disaient pas les wc) où venaient se soulager les braves gens qui venaient rendre à la nature le substrat de sa générosité.

Le Léopold avait appris à tondre les bipèdes durant la guerre de 14-18. Lors de sa mobilisation, il remettait à neuf la toison des poilus qui descendaient du front pour aller "au repos" et saluer "les madelons" qui savaient si bien les réconforter.

Vous pensez bien d'après ces descriptions, que ce n 'était pas le cœur "in" d'un Music-hall. Le Léopold était tout simplement un brave homme qui ne s'est pas enrichi, mais qui a servi et aidé ses compatriotes, comme il était coutume de le vivre en ce temps-là où la convivialité n 'était pas un vain mot. A cette époque, j'avais entre dix et douze ans.

Après avoir franchi le seuil du salon genre Western, et avoir salué la maigre assemblée, je me suis fait tout petit pour trouver une place sur le banc de bois que des milliers de fesses avaient poli. Mon béret sur les genoux, j'attendais mon tour en écoutant discrètement les histoires que des vétérans racontaient.

Un vieux catalogue de la Manu (Manufrance) de St Etienne était-là, posé sur une petite table, il vantait les performances de quelques vieilles arbalètes tirant des cartouches chargées de poudre noire. A coté de cet archaïque support publicitaire, se trouvait un exemplaire "tout tristounet" de la revue "Le Pelérin", qui vantait les vertus de quelques drogues ou "poudre de Perlimpinpin", qui auraient pu faire courir un "cul de jatte" après un "bien suivi" thérapeutique de ce produit.

Ce pauvre Léopold, il avait bien soixante ans déjà ; à l'usine il travaillait sur une "petite place" qui fabriquait des bouchons de carafe (il termina sa carrière comme "bouchonnier", comme son frère Camille Triboulot. Camille est le grand-père paternel de Gérard TRIBOULOT). Jadis, lorsqu 'il était plus jeune, il ouvrait en qualité de "Maître Verrier" sur "une grande place" où se créaient des œuvres artistiques très imposantes (coupe Jacqueline, par exemple). Le chef de place ou "Maître Verrier", était le leader d'un ensemble de collaborateurs vivant en symbiose avec la noblesse du geste et de l'esprit.

Revenons chez le Léopold :

Lorsqu'il avait terminé ses heures de travail, on le voyait monter la côte de l'église, son pot de camp à la main, et la mine fatiguée. Arrivé à hauteur de la "coopéte", il faisait une "petite pose" avant d'attaquer le raidillon qui l'amenait à hauteur de la cure, et jusqu'au lavoir où il retrouvait son souffle (et sa cité).

Arrivé à sa baraque comme il disait,il commençait à exécuter le premier candidat qui l'attendait patiemment assis sur le banc de bois, en lisant "L'Est Républicain ou L'Express de l'Est". Salut Joseph ! et comment vas-tu ? Qu'est ce qu'on va te faire aujourd'hui ? La barbe ou les cheveux ?
Vas y Léopold , puisque t'y es... Tu coupes tout.
Malheureux, qu'est ce que te dis là ! Et la Marie t'y penses ?
Te sais Léopold, le rossignol y siffle pu oué !....c 'est même pu un rossignol c'est un "rossoto"

C 'est alors que commençait l'art tauromachique de notre figaro. Prenant un vieux rideau qui avait perdu ses couleurs d'origine, il enveloppait d'un geste ample le brave client qui ne jactait plus un mot.

Tel un toréador dans les arènes de Nîmes, au moment de la féria de la Pentecôte, il officiait avec un réel sérieux, se redressant en cambrant les reins, il saisissait une serviette de toilette qui avait "fait campagne double", et en un tour de main le client, ou plutôt le patient, était emballé telle la momie de TOUTANKAMON. Au salon de Léopold c'était Séville, l'air du Figaro, et l'invisible Carmen.

Et vas-y que je t'aiguise le rasoir sur le cuir du vieux ceinturon qui avait lui aussi fait la guerre de 14-18 et qui portait de multiples cicatrices représentant les longs mois que son propriétaire avait passés "au front".

Dans le feu de la discussion notre coiffeur faisait cliqueter la pointe de ses ciseaux au-dessus du crâne de son client, "tel un bec de la cigogne nichant sur le toit de la maison de l'ami Fritz".

D'un geste précis, "il arrangeait" son client tout en jetant un coup d'oeil sur la glace qui, face à lui, lui renvoyait la tronche peu rassurée de celui qui allai être tondu "à la coupe au bol", tel un jeune postulant moine cistercien.

La coupe terminée on passait au rasoir. Après deux ou trois passes de la lame sur le cuir, le Léopold, tel un guerrier "Tcherkesse", brandissait son rasoir-couteau tel un sabre de cavalerie, et, le faisait tournoyer une ou deux fois devant la face du patient, afin disait-il "de se chauffer les muscles et d'être plus précis dans le geste". Ce cher patient qui était ensavonné jusqu'aux oreilles, écoutait très attentivement ce que ce praticien de l'époque médiévale lui disait d'une voix grave :"Attention lève la tête, fais voir que t'es bête, et baisse les oreilles si tu veux repartir avec". L'opération pratiquement terminée, le Léopold prenait l'arrosoir du jardin, remplissait un vieux baquet en fer galvanisé, et le client, à la manière d'un canard de barbarie, se rinçait les oreilles et les yeux.

Dernier signe de luxe, le Léopold lui demandait :"Te veux t'y un peu de "sent bon ?"

Et vlan ! avant qu'il n'ait eu le temps de répondre, il avait droit à un petit coup de "lotion de Pivert" ou de "soir de Paris".

Parvenu à la finition de la finition..., il avait également droit à la dernière retouche : "le coup de peigne du Maître", avec la raie sur le coté, même s'il ne lui restait plus que quatre poils sur le caillou.

Passant à la plaisanterie le Léopold lui disait au moment où il s'apprêtait à partir :"T'es beau comme un saint Georges... La Marie va te poser des questions en rentrant, fais attention de bien lui dire que c'est le Léopold qui t'a aspergé "de sent bon" (surtout que je n'ai pas lésiné sur la camelote) ; car elle pourrait te demander où t'as été "seugné", hé oué! mon vieux, on n 'sait jamais, y vaut mieux se méfier, surtout quand on est beau comme toi.
Allez bonsoir !"


Au suivant... le cérémonial se poursuivait, et moi j'attendais mon tour en écoutant le Léopold qui, d'un air de gravité, disait à celui qui venait de prendre place :"Tu sais j 'ai rasé le Gustave hier après-midi, c'est sa femme qui m 'a fait venir, car ça fait déjà un bon bout de temps qui n 'se lève pu le Gustave ; il est pas beau, j'sais pas ce qu'il a, mais il doit couver quelque chose de pas trop bon oué ! Eh p'is te sais, quand je rase les malades, et que le poil de la barbe est dur comme celui d'un sanglier, c 'est pas bon, te peux me croire, on dit ici que "son cul sent le sapin"

Le Léopold n'était pas un médecin, comme au moyen-âge, lorsque la peste sévissait, le barbier devenant chirurgien, c'est lui qui incisait les bubons chez les pestiférés. Il le savait le Léopold, c'est pourquoi à la manière d'un toubib de campagne il disait :"Qu'est ce que t'as à la main ? Te t'es coupé ?"

- Non Léopold, je me suis piqué avec une épine de bois noir, et maintenant c'est enflé.

- Fais moi voir ça, oh ! Mais c'est un panaris que t'as, alors voilà ce que te vas faire : te feras chauffer du lait que t'auras été chercher chez "le Bidou" (le fermier de La Verrerie)... Te feras tremper dedans deux ou trois roses papanes (roses trémières), t'en poseras une sur ton panaris et t'y mettras une "patte de linge", tu verras qu'il va mûrir, il percera, et t'auras plus mal.

Sacré Léopold ... il savait tout faire, même poser des ventouses et boire un p'tit coup de gniole qu'il conseillait de prendre à ceux qui avaient chopé la "couèche" (la grippe)

Pour moi le Léopold c'était presque un médecin ; même s'il ne portait pas une blouse blanche, il me foutait la trouille.

C'est à toi maintenant... attends un peu, je vais te mettre le petit banc parce que t'as pas encore la taille d'un conscrit.

OK ça va ...pour lui j'étais un minus sans poil ni moustache.

- Je te fais la barbe ou les cheveux ?
- Les cheveux répondis-je timidement.
- T'en fais pas, j 'vais te rafraîchir, t'auras droit à la coupe "aux enfants d' Edouard !"

Je ne savais pas ce que cela voulait signifier, mais je commençais à avoir la chaire de poule... aie ! C'était mal parti.

Dés que je sentis le froid de la tondeuse qui franchissait allégrement les collines du cervelet, et qui escaladait le haut de ma nuque, je commençai à frissonner et à craindre de sortir de-là tondu comme un rat.

De temps en temps, au cours de ses escalades, cette sapristi tondeuse aux dents cariées m'arrachait quelques petits cheveux, et timidement je criais : aie !

- Qu'est ce que t'as l' enflé...j'te fais mal ? Ça tire ? Attends je vais changer d'outil et y mettre une goutte d'huile.

Oui! C'était bien un drôle d'outil qui me coupait les cheveux.

L 'opération terminée, j'avais droit à un petit coup de blaireau, et ça à titre honorifique, car je m 'imaginais que je commençais à avoir de la barbe, et j'entendais Léopold me dire :"J'vas te couper les "pattes de lapin" et les "poils de sotré", c'est pas encore de la barbe, mais la prochaine fois je commencerai à te tailler les moustaches, seulement, il va falloir que tu mettes de la merde de poule pour les faire pousser (je n'avais que 10 ans)

M'aidant à descendre de mon strapontin, il me donna un coup de serviette sur la "pouillote" (la nuque), et me mouilla les cheveux avec de l'eau qui était contenue dans un flacon qui jadis avait été rempli d'un parfum d'une odeur orientale (eau de cologne Pompeïa) représentant une déesse de la Grèce antique qui se versait un parfum sur son buste dénudé.

Après m'avoir pulvérisé comme un rosier couvert de pucerons, il tenta de me plaquer les cheveux "à la Tino Rossi" et me dit :"T'as quelques cheveux qui rebiquent mais vas ! t'es beau comme un premier communiant".

Il était vrai que je ne risquais pas d'avoir les cheveux qui me tombaient dans les yeux, comme disait ma grand-mère, car la colline était bien déboisée.

Passant son miroir à trois faces derrière ma tête, il me fit part de sa satisfaction en me disant :"Regarde comme tu es beau !,.. Tu m 'en donneras des nouvelles".

Je tentai de me regarder non sans appréhension, et que vis-je ? Une tête de pigeon déplumée et tendant le bec à l'arrivée de sa mère.
Ce n'était pas la faim qui me faisait tendre le cou, mais 1 'étonnement de me voir ainsi métamorphosé. Pauvre vieux me dis-je, il t'a drôlement arrangé, le Léopold.

De retour chez ma grand-mère, je nosais à peine me décoiffer tellement je me trouvais laid. Je me souviens encore de ce qu'elle m 'avait dit :"Viens voir mon gamin que j 'te regarde ... Bin mon vieux ! Il n'y a pas été de main morte le Léopold ! ... te voilà plumé comme une pintade ... Bin t'en as eu pour tes sous, oué ! Et ton béret mon homme ? Tu ne risques pas de le perdre avec le vent ? Fais voir !... C'est vrai qu'il y a tes oreilles qui le retiennent... autrement je t 'aurais mis un morceau de journal en dedans, te vois bien ? Un morceau de L'Est Républicain, t 'sais bien, celui que la mère de la Dédée distribue...."

Elle avait visé juste la mémère.... elle m 'avait cité le nom de la Dédée... de celle que je trouvais la plus jolie de la Verrerie, celle que j 'adorais en silence, et pour qui en regardant le ciel chaque nuit, j'avais compté sept étoiles pendant sept jours.

Pour cette belle Dédée, je me prenais parfois pour un géant, mais mieux encore pour un "chevalier de la table ronde" qui était prêt à tirer l'épée pour voler au secours de sa bien-aimée.

Ah ! J'en faisais un drôle de chevalier, je ressemblais davantage à "Don Quichotte de la Manche" avec mes genoux pointus et ma tête d'amoureux transi. Je n'osais plus m 'aventurer dans la rue, car je craignais de la rencontrer ... ELLE... le sujet de mes rêves d'ado.

Prenant mon courage à deux mains, comme si j 'allais sauter dans le feu de la Saint-Jean, je décidai de sortir.

Quelle cruauté, et quelle ironie du mauvais sort... J'aperçus le sujet de mes rêves ...C'était bien Elle.... Je fis semblant de regarder en arrière comme si j'avais oublié mon ombre... Elle me regarda avec un air de surprise et après quelques moments d'hésitation elle me dit :"C'est toi Jean ? Tu es malade ? Je te trouve tout régrulé ... Tu es tout pâle.... tu as vraiment mauvaise mine".

Du coin de l'oeil je la regardai partir en maudissant le Léopold qui était la cause de ma mauvaise mine, et je me dis :"Tu vois Quasimodo.... Tu n'as plus, tout comme le bossu de Notre Dame de Paris, qu'à te retrancher dans le clocher, il n'y aura qu'aux chouettes que tu feras peur".

En repensant à tout cela maintenant, j'en ris, mais lorsque je retrouve en mémoire "le petit Laurent" de cette époque, je trouve cela très beau et je me dis :"Dire qu'à douze ans tu as connu le chagrin d' amour d'un adolescent ; chagrin qui t'a marqué puisque aujourd'hui encore il t'habite...Lol ... mdr...

It's the end bye bye

Jean Laurent

Concernant Léopold, Voici un court extrait du « Cri Du Verre » de Gérard Triboulot :

« - Est-ce que vous vous souvenez du Léopold, celui qui coupait les ch'veux dans sa baraque, dans l'jardin, cité trois ?

- J'pense bien qu'oui, assure Albert, un sacré gaillard çui-là.

- Eh bien, est-ce que vous savez qu'le Léopold, quand y travaillait à la halle en été, y bossait souvent torse nu ? Et, pour tenir son pantalon, savez-vous avec quoi y faisait ses bretelles ?... Avec des vieilles chambres à air de vélo qu'il récupérait chez I'Nénesse Henri, l'marchand d'cycles de l'époque. A firôbe, lorsqu'il les enlevait, il lui restait sur la peau les marques noires du caoutchouc. Les verriers lui tenaient ces propos pour le chiner: " Alors Léopold ! T'as enco' mis tes cartouchières d'la guerre de 14 aujourd'hui ? " - Toutes les personnes présentes riaient de bon cœur, des larmes de joie coulaient sur les joues comme pluie poussée par le vent en automne.