Septembre 1983
Le tribunal de commerce de Mirecourt statuera vendredi prochain sur le sort des 70 verriers. Hier, le procureur Gayet a requis la liquidation judiciaire.

Face à face, Robert Didelot, CGT, et Damien Cézard, directeur, ont bien échangé quelques mots hier après-midi dans les couloirs du tribunal de commerce de Mirecourt. Quelques mots glissés sans chaleur, qui permettent avant tout de mieux mesurer le fossé qui sépare désormais les salariés de la verrerie de leur manager. Un directeur dont ils ne veulent d'ailleurs plus, comme ils lui ont signifié en début de semaine en lui interdisant l'accès à son bureau.
Gloire et tourmente
Tension donc, hier, entre les acteurs de ce nouveau drame social qui se joue dans la quasi Indifférence générale, en ces temps de départs en vacances. Evidemment, sur les 1100 verriers, d'avant guerre, et sur les 300 qu'ils étaient encore au début des années 80, seuls 70 ont survécu à la tourmente qui a pulvérisé les rêves de gloire de la cristallerie.
Et tant pis si les raretés sorties du four de Portieux illustrent encore les belles pages des magazines féminins. En dépôt de bilan depuis le 3 avril dernier, l'entreprise souffre d'une hémorragie de 100 000 F par mois. Du moins est-ce là l'avis de l'administrateur judiciaire, qui a décelé en ces chiffres la motivation essentielle de sa requête de hâter le processus vers la liquidation judiciaire. Sans attendre l'expiration du délai d'observation initialement fixé au 16 septembre.
Bien sûr, l'avis de Yves-Jérôme Krebs n'est guère partagé par le PDG Louis Catherine, ni par son avocat Me Jean-Pierre Poujol, du barreau de Metz. Mais c'est ce dernier qui argumente : "Une fois vérifié, explique-t-il, le passif qui s'élève à 7 millions de francs se décompose pour 4 millions sur le compte courant de Louis Catherine et 3 millions de francs se divisent à parts égales entre créanciers sans garantie et privilèges de créance". Une analyse sur laquelle l'avocat de Louis Catherine a étayé sa défense du dossier. "On a proposé un plan de remboursement de la dette de 3 millions sur dix années, Louis Catherine acceptant de mettre entre parenthèse la somme le concernant, pendant cette période".
En outre l'avocat messin argue "d'un stock considérable", "d'un carnet de commandes bien rempli « ainsi que de "nouveaux contrats avec l'étranger" - notamment l'Allemagne, la Libye, l'Italie et l'Angleterre - pour démontrer la bonne santé de l'entreprise.
Petits et gros salaires
Beaucoup plus sceptique quant aux chances réelles de la cristallerie de se tirer de ce mauvais pas, l'administrateur judiciaire préconise un plan drastique, commenté par le cégétiste Robert Didelot : "Me Krebs avance trois hypothèses. Par exemple, II suggère 37 % de réduction de l'effectif en maintenant le même chiffre d'affaires, ou le doublement du chiffre d'affaires en conservant le même effectif, ou enfin une baisse de 37 % de nos salaires"...
"Que nous resterait-il ? " explose alors un salarié en colère. L'indignation qui parcourt la trentaine de verriers présents à Mirecourt est bien réelle. Sans être tabou, le sujet ne prête guère le flanc aux plaisanteries déplacées. Tant il apparaîtrait douteux de railler 6500 F mensuel reçus par un salarié au terme de 30 années de labeur. D'autant que la disparité des fiches de paye ne semble pas une réalité dénuée de sens dans l'enceinte de la cristallerie. Les gros salaires plafonnant plus volontiers vers les 30 000 francs, sans parler de la récolte d'indemnités diverses, allant jusqu'à 15 000 F mensuels.
C'est dans ce contexte qui n'inspire rien d'autre qu'une franche morosité, que les salariés ont appris hier, en fin d'après-midi, la décision du président du tribunal de commerce de Mirecourt, Bernard Peignier, de différer sa décision d'une semaine. Partie remise à vendredi prochain. "A la veille de nos vacances" souffle l'un des verriers, la voix cassée par trop de lassitude. "Qu'importe, nous serons là" renchérit l'un de ses camarades, déclenchant une salve de protestations : "S'il faut occuper, nous occuperons les locaux et revendrons le stock, il n'est pas question de lâcher l'usine" ! A suivre...
Xavier BROUET