Près de trois siècles de travail n'ont pas altéré l'enthousiasme des verriers de Portieux en leur métier. Un métier qui s'affirme quotidiennement comme un art. C'est vrai. Quand les portes s'ouvrent sur l'activité fébrile des mailloches, dans l'atmosphère étouffante du four central, la découverte dépasse largement ce que l'imagination aurait pu faire naître, à la vue des bâtiments acculés à la forêt. L' « autre monde» n'est pas seulement le lieu d'un labeur aux conditions difficiles, mais aussi tout un univers de formes, de finesse, de savoir-faire unique.
Deux mille personnes ont répondu hier à l'appel des verriers des "Arts de Portieux". Cette journée portes ouvertes a permis en fait la découverte d'un métier qui s'affirme quotidiennenent comme un art. Une façon aussi pour les verriers en lutte pour la survie de leur outil de travail d'en présenter l'originalité et l'utilité sociale et culturelle.
Jean-Pierre Triboulot pose les jambes lors des portes ouvertes du 23 juillet1983

Rien à voir avec les produits manufacturés des verreries modernisées. Comme quoi il est bon parfois de franchir les seuils, attentif seulement aux passions des hommes et non plus aux exigences de l'économie moderne. Plus de deux mille personnes l'ont fait, hier, lors de la journée portes ouvertes, organisée par des ouvriers luttant avec la plus grande des énergies pour sauvegarder leur outil de travail. Ne joue pas qui veut du verre, en effet. Tel était du moins le message de cette journée dont le succès a été largement assuré. Un message qui voulait souligner à la fois qu'un travail n'a pas de prix et qu'il peut, par sa particularité, relever les défis d'une époque.
Serge, 32 ans, entré à 14 ans « par la force des choses » à la verrerie, ne lésine pas sur l'énergie dépensée. Verrerie de 5 h du matin à 13 h, bûcheronnage l'après-midi. Mais sa prise de contact avec le verre, comme la majorité de ses camarades, est désormais plus qu'une seule et insipide occupation rémunératrice. II y a comme une communion entre la matière savamment dosée, mangeuse d'hommes, par saturnisme interposé, et les souffleurs, cueilleurs et autres porteurs à l'arche. Un travail essentiel d'équipe, sans lequel jamais la matière en fusion ne se laisserait apprivoiser. Comme une énergie contenue, ne s'exhalant que par les pores cuits et recuits, les visages en sueur, les mouvements sûrs et précis de la main.
Serge et les autres, attachés non seulement à leur activité, mais aussi à la vie d'une localité, îlot communautaire aux relations privilégiées. Comme ils le rappellent volontiers ; leur action veut qu'« au-delà du geste qui crée un produit dont chacun peut mesurer l'utilité économique, le métier de verrier à la main faisant vivre toute la cité de Portieux, soit mil habitants, soit pris en considération ». Et du même coup, qu'un patrimoine culturel soit préservé. Une exigence qu'ils partagent avec d'autres « ouvriers créateurs » et qui, il n'y a pas si longtemps, a mobilisé à quelques dizaines de kilomètres les « Daum nancéiens ».
Le pari est d'importance, mais c'est surtout de survie dont il s'agit. Elle passe parfois par l'étranger et les exportations, mais elle dépend aussi des goûts lorrains et nationaux.