Réglement judiciaire pour les "Arts de Portieux" : 11 juin 1983
Dans la salle du tribunal à Mirecourt

Un sursis, c'est en fait tout ce qu'a accordé, hier, le tribunal de commerce de Mirecourt, à la Société coopérative « les Arts de Portieux », une firme riche de trois cents années de traditions et d'une année d'expérience coopérative.
En accordant le règlement judiciaire aux verriers de Portieux, le président Schneider et ses adjoints, MM. Peignier et Venner ont encouru les quolibets d'une centaine de salariés venus entendre la sentence du tribunal... un jugement qui laisse les ouvriers maîtres de leur sort sous la surveillance de M. Peignier, juge-commissaire, et de Me Dellatre, de Saint-Dié, syndic.
Quolibets, je ne crois pas que le mot soit bien employé... il convient ici de dénoncer l'énervement des verriers qui, en cette journée de juin 1983, monte d'un ton en pénétrant dans la salle d'audience du tribunal de commerce de Mirecourt ; pour arriver à son paroxysme lorsque le juge lira la sentence rendue par le tribunal.
Très digne dans son habit de magistrat, le juge jauge la foule du regard avant de donner le verdict du tribunal. Place ingrate s'il en est une que celle de juge dans ces instants d'extrême tension. Sous les regard d'une foule qui bourdonne tel un essaim d'abeilles, qui attend angoissée que sonne l'heure de la vérité, le juge sent que dans cette épreuve tout peux arriver.
I1 ne sait pas comment les verriers vont réagir après la lecture du verdict. Hélas, la renommé des verriers ne va pas s'améliorer dans cette salle d'audience. Les paroles que le juge va prononcer feront réagir violemment (très violemment) les verriers en luttent pour la survie de leur usine.
Ce ne sont pas des quolibets, le mot est beaucoup trop faible, mais bien des pouilles proférées par des trublions qui s'agitent dans la salle des audiences du tribunal de commerce de Mirecourt... que reçoivent tel un camouflet, le présidant et ses adjoints.
Très digne ils font face à la meute déchaînée des verriers, qui ne veulent pas reconnaître ce truisme... la vérité fait peur aux verriers, ils sont hors jeux et ils le savent... cependant, ils ne peuvent se résoudre à admettre l'évidence. Pendant longtemps ils vont déblatérer contre le tribunal, des injures, toutes plus fortes les unes que les autres. Les suivantes plus virulentes que les précédentes, ne cessent de fuser de l'endroit où se tiennent les verriers ...qui lèvent le poing en direction des magistrats pour exprimer leur ras le bol.
Dans une cohue indescriptible, le président, le rouge de l'ire aux joues, menace ces gens qui le vitupère : des foudres de la loi s’ils n'obtempèrent pas à ses injonctions au calme.
C'est avec une peine extrême (car intérieurement cela les ravissaient) que les responsables syndicaux parviennent à faire "baisser la pression " dans la salle surchaufffée.
Alors, seulement, le tribunal qui c'était retiré dans une pièce contiguë revient pour classer " l'affaire " des verriers de Portieux.
I1 y avait là une cohue, pour sortir ce fut un défilé pénible et lent de visages terreux ... contractés par l’angoisse des lendemains incertains.
Ainsi, chacun rentre chez soi le cœur lourd, anéanti par toutes ces épreuves, encore incapable de comprendre ce qui leur arrive. C'est un jugement qui laisse les verriers sous la surveillance de M. Peignier,juge-commissaire, et M. Dellatre de Saint-Dié (pas encore des Vosges, Saint-Dié tout court). Les visages sont fermés, le cœur n'y est plus !
Avant la lecture de la sentence, le tribunal souhaite entendre les quatre membres du directoire de l'entreprise, M. Becker, Didelot, Georges et Mme Leroy.
Les solutions, ce sera au syndic de les trouver ! Pour ce faire il ne bénéficiera sur place d'aucun appui de la part des délégués syndicaux, ni des membres du personnel qui affirment : "Nous ne voulons pas porter la responsabilité de l'échec" Pourtant, il fallait y penser plutôt, maintenant, c'est la "débâcle "à l'intérieur de l'usine.
" Le bonheur, amassé comme des clous sur la muraille, se répand en une plaie sanguinolente. Est-ce que le combat vaut encore la peine d'être vécu ? »
Un espoir «made in USA»
En arrivent « en force » dans la salle d'audience du tribunal de commerce, les ouvriers entendaient peser de tout leur poids, sur la sentence et éviter cette liquidation de biens qui aurait sanctionné l'échec de la solution coopérative tentée depuis le 1er mai 1982 de par la volonté des 335 salariés, laissés pour compte par la Compagnie Française du Cristal.
A l'atmosphère tendue et aux visages fermés s'ajoutait le fait que le tribunal avait souhaité entendre, avant de se prononcer, les quatre membres du directoire de l'entreprise, MM. Becker, Didelot, Georges et Mme Leroy .
L’intervention fut sans doute déterminante. L'annonce d'un contrat de dix mille verres et d'un montant voisin de 40.000 F par mois, et d'une dizaine de projets avec la même firme américaine, a pesé sur le procureur Zévaco et les juges du tribunal. D'ailleurs, le président Schneider a lui-même interprété son jugement : « votre situation est très fragile, l'avenir dépend d'éléments prévisionnels et d'espoir... à vous de donner vie à ces espoirs en les réalisant ». Et si, à l'image de M. Leroy, adjoint au maire de Portieux, les verriers n'ont pas semblé comprendre la décision du tribunal, ils sont aujourd'hui conscients que leurs trois cents années de tradition et l'âme de la verrerie de Portieux sont entre leurs mains et entre celles d'un syndic qu'ils contestent déjà. L'hypothèse d'un plan de restructuration, indispensable à la survie d'une entreprise, prévoit la disparition de la moitié des emplois, une meilleure étude des circuits de production et la recherche de partenaires comme de marchés.
Le constat récemment établi par un employé du ministère de l'Industrie témoigne de la créativité des verriers, de leur souci d'innover mais ne propose aucune solution. Ce sera donc au syndic de les trouver. Il est vraisemblable qu'il ne bénéficiera, sur place, d'aucun soutien de la part des délégués syndicaux ni des membres du personnel qui affirment eux-mêmes : « nous ne voulons pas porter la responsabilité de l'échec » et pour tenter de s'en sortir, il s'apprête déjà à se tourner vers les pouvoirs publics avec l'espoir d'obtenir des aides de l'Etat