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Suivante : Télégramme de Philippe Séguin

 
N'ayant pas encore perçu leur salaire d'avril, les verriers de Portieux investissent
l'agence de Charmes de la Société Nancéienne

17 mai 1983 l'action

Le temps a coulé comme l'eau sous les ponts, monotone, triste, antienne. Les jours se déroulent inexorablement...

Le temps a coulé comme l'eau sous les ponts, monotone, triste, antienne. A la verrerie les ouvriers et employés viennent de passer cinq mois sous la coupe des dirigeants des « Arts de Portieux », les directives des hauts responsables Becker-Didelot ne semblent pas très efficaces.

Où sont les belles résolutions des mentors du mois d’avril 1982 ? Que sont devenus les cocoricos du 1er mai 1982 ? Où sont donc passés les plans de formations des personnels annoncés à grand bruit ?

Certes, on a fait venir un désigner… mais pourquoi faire ? Rien ne se vend et il faut payer hors de prix ses « services », en regard du peu de moyens de l’entreprise « Arts de Portieux ».

A Portieux que vont devenir les verriers dans de telles conditions ? Les larmes ont un goût amer. De plus et pour ne rien arranger, M. Becker, le « messie », fait la une des conversations entre verriers. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas son esprit d’initiative qui est en cause, mais plutôt d’autres initiatives plus personnelles, qui ne regarde, en fait, que sa vie privée. Seulement vous savez ce que c’est, dans un si petit pays la moindre rumeur se transforme en montagne. Alors prudence ! Mais c’est déjà trop tard.

Cela provoque un certain malaise parmi les ouvriers qui se posent des questions sur l’honnêteté de ce monsieur. C’est ainsi, c’est la logique d’un peuple angoissé. Aussi, lorsque quelque chose sort de l’ordinaire, la rumeur s’en empare et ne la lâche plus. Maintenant les verriers « jasent » sur M. « Becker-le-bienfaiteur ». Alors l’ambiance à la Verrerie, notre mère nourricière, devient de plus en plus morose.

En fait de mère nourricière celle-ci manque singulièrement à ses devoirs de réserve. Elle ne nourrit plus ses enfants, en l’occurrence les verriers de Portieux, qui, affamés, ne savent plus à quel saint se vouer.

Que faire ? Déjà deux mois, voire trois qu’il n’y a pas eu de paie à la verrerie de Portieux. C’est un désastre.

Les gens s’agitent et pourtant… ils travaillent toujours, mais sans salaires. Les protestations ainsi que les réclamations de toutes sortes se font pressentent. Les ouvriers en colères affluent telle une marée « au bureau de l’usine » pour réclamer les salaires impayés. Au moins une partie.

De toutes les façons le personnel veut savoir à quoi s’en tenir, que penser. Les femmes de certains verriers viennent protester auprès des dirigeants. Et comme il n’y a que M. Didelot de présent sur le site (M. Becker étant toujours en vadrouille on ne sait où), c’est à ce Monsieur que l’on demande des comptes. Est-il capable de nous en donner ? Pas sûr !

La réaction de M. Didelot dans ces moments de grandes difficultés change du tout au tout. Fin 1982 délégué CGT il motivait la troupe pour la convaincre de poursuivre « l’aventure ». En mai 1983 il est l’une des cinq personnes nommées au « Directoire des Arts de Portieux ». C’est un éminent responsable, qui se conduit alors en irresponsable.

En fait M. Didelot accueille le ou la protestataire en baissant la tête, et caché derrière ses lunettes noires, d’un revers rageur de la main comme pour dire « vous m’emmerdez »… renvoie l’intrus ou l’intruse qui ose le déranger dans son beau bureau tout neuf.

J’ai été moi-même ainsi que mon épouse trouver ce « dirigeant » pour lui demander des comptes sur nos salaires impayés. C’est ça réaction et la nôtre que je rapporte ici.

Petit rapporteur : « Mais enfin Messieurs les verriers, est-ce que l’on vient embêter un Monsieur de cette importance pour une misérable question d’argent ? Bien sûr que non, c’est inconvenant », auraient ont pu dire si l’on avait envie de rigoler. Seulement l’heure n’est plus à la plaisanterie.

A mon épouse qui le presse et lui demande dans son beau bureau : « Comment allons-nous faire pour donner à manger à nos enfants qui ont faim ? » Irrité il répond du tac au tac : « Moi aussi j’ai faim. Moi non plus je n’ai pas de paie ( ?) et je n’y peux rien ! » Cela lancé sur un ton qui n’admet pas de réplique. Pourtant c’est bien « grâce » à lui que les verriers se sont relancés dans ce que l’on peut appeler « une aventure hasardeuse ». Puisque c’est ainsi que M. Didelot conçoit ses fonctions de dirigeant à la verrerie des « Arts de Portieux », ça sera la cassure entre nous depuis ce maudit jour de mai 1983.

Heureusement que nous n’étions pas en 1705, il se serait s’en doute écrié : « Au large manant, ou je vous fais fouetter par mes sbires ! » Non, nous sommes en 1983, une année après la grande fête du travail organisée par la CGT à la Verrerie de Portieux. Nous sommes entre gens cultivés, mais néanmoins antagonistes dans le travail à partir de ce jour. Et nous ne sommes pas les seuls. La colère gronde dans les rangs plus très serrés des verriers qui perdent de plus en plus patience. Il n’est pas question de revivre les années noires des années 1936 / 1937, où tant de malheureux verriers se sont retrouvés sur le carreau. Virés comme des malpropres. Parfois réembauchés des années plus tard.

C’est pourquoi le 17 mai 1983 « n'ayant pas encore perçu leur salaire d'avril, les verriers de Portieux investissent l'agence de Charmes de la Société Nancéienne.

   
M. Robert Didelot le 17 mai 1983 membre du directoire de la SCOP des « Arts de Portieux » :

« Deux objectifs, assurer la paie et sensibiliser les pouvoirs publics sur leurs promesses d'il y a un an ».

C’est ce qu’il dira aux journalistes lors de « l’attaque » de la Société Nancéienne Varin-Bernier.

Le 17 mai 1983 à neuf heures sonnantes, à l'heure d'ouverture de l'agence Société Nancéienne et Varin-Bernier à Charmes, un homme se présente aux bureaux , il est suivi de quatre autres, et bientôt d'hommes et de femmes venus en car et en Voitures particulières ; en un clin d'oeil, l'agence de Charmes de la SNVB est investie et le bureau de M. Collard directeur de l'agence, occupé . En deux mots, les verriers de Portieux, puisque c'est d'eux qu'il s'agit, demandent que soient débloqués les fonds nécessaires au règlement de leurs salaires du mois... d'avril et, pour ce faire, frappent à la porte qu'ils croient être la bonne dans un premier temps.

Parallèlement à cette action, ils se tournent vers les pouvoirs publics, et c'est ainsi qu'hier à 14 heures, à l’initiative de M. Gilbert Didierjean, une réunion destinée à la recherche d'une solution, se tenait à la Préfecture des Vosges.

«La Compagnie Française du Cristal refuse de payer ses dettes à « Arts de Portieux » (ainsi s'appelle la SCOP créée il y a un an par les verriers). La SNVB refuse de faire l'avance alors qu'elle a des billets à ordre de paiement. Le Ministère de l’Economie et des Finances fait la sourde oreille. Les verriers de Portieux exigent leur dû. La CGT dénonce le sabotage organisé contre une entreprise sauvée par les travailleurs et leur syndicat il y a un an »

Le texte de ce tract a abondamment été diffusé hier aux clients de la SNVB.


Un dialogue de sourds

Les quelques 260 personnes de la Verrerie de Portieux avaient pris leur travail normalement hier, dès 5 h du matin ils n'ignoraient pas les difficultés de trésorerie rencontrées pour assumer leur paie du mois dernier mais espéraient, jusqu'alors, en on ne sait quel miracle... La paie doit être faite le 10 du mois pour le mois précédent, alors qu'en fait, les virements ne sont opérés par la SNVB qu'après le 14, quelquefois le 17, voir même le 20, disent certains.

Hier, pas encore de paie et pas de signe annonciateur ; c'était le signal d'une décision collective : on allait demander des explications à la SNVB à Charmes et faire montre de sa détermination. A la fin de la semaine dernière, le problème a été évoqué lors d'une entrevue à la Préfecture des Vosges avec M. Michel Balon, secrétaire général, M. Gilbeert Didierjean, conseiller général, Collot, directeur de la SNVB à Epinal et MM. François Georges et Robert. Didelot, membres du directoire, l'affaire avait tourné court. «C'est un dialogue de sourds», dira M. Robert Didelot.


Horizon difficile pour fin 1983

«En 1982, nous devions avoir droit aux primes de création d'emplois, aux crédits d'investissements, aux prêts participatifs... Alors que les pouvoirs publics tiennent leurs promesses»... C'est toujours M. Robert Didelot qui parle... Or, ces primes et prêts peuvent-ils être attribués tant que la SCOP des «Arts de Portieux » ne sera pas effectivement propriétaire de ses murs ?

De longues négociations avec la CFC ont pris fin en février 1983 ; l'acte de cession de l'usine de Portieux aurait été signé sous seing privé en mars 1983 par M. Marquot, PDG de cette société... Reste à officialiser l'acte par devant notaire...

A quelle date ? On ne peut répondre à cette question, ce qui ajoute aux difficultés des «Arts de Portieux» et des verriers.

M. Didelot ne cache pas qu'un certain nombre de bruits courent sur l'avenir de la CFC, du moins au niveau de la SNVB, ceci pouvant expliquer cela... Or, la SCOP des Arts de Portieux traite toujours pour 35 % de son chiffre d'affaires avec la CFC ; environ 30 % de la production allant vers J'exportation et le reste vers des détaillants divers.

Que ces 35 % relevant de la CFC ôtés du chiffre d’affaire de la SCOP, il en résultera assurément des difficultés nouvelles, d'autant plus que le stock actuel à la Verrerie de Portieux est assez conséquent. D'ici la fin 1983, de sérieux problèmes vont se Poser.


Les délégués CGT intiment l'ordre d'avoir à cesser le travail aux personnels de la banque

Au fil de la matinée

A 11 h, M. Gilbert Didierjean entrait dans le bureau investi de M. Collard en compagnie des membres du directoire de la SCOP. Le climat est toujours tendu.

Dix minutes plus tard, arrivée de M. Jean-Pierre Ferry, secrétaire de l'Union départementale CGT.

A 11 h 15, M. Didierjean entre en contact avec la Préfecture et insiste pour qu'une table ronde soit organisée d'urgence.

11 h 20 : M. J. P. Ferry s'adresse au personnel de l'agence SNVB «rangez vos affaires ; nous vous donnons congé pour l'après-midi »...

Le mouvement se durcit et devant la porte de la banque, les verriers font un barrage.


Devant la SNVB distribution de tracts

A 14 h, M. Balon reçoit salle Jules Ferry à la Préfecture, trois membres du directoire de la SCOP, trois délégués du personnel, M. Collot et M. Didierjean.

A 18 h 15, les représentants de la Verrerie sortent de la salle des conférences, faisant grise mine.

A 19 h, ce sera une difficile explication devant les verriers, toujours rassemblés à la SNVB à Charmes.


300.000 F de débloqués pour samedi

Incontestablement cette table ronde méritait d'être tenue. Elle aura eu le mérite de percer un abcès douloureux et d'étaler les difficultés et problèmes posés à la SCOP.

Devra-t-on s'orienter vers un plan de redressement ? C'est ce que les pouvoirs publics avancent tant il apparaît qu'une solution d'assainissement soit indispensable.

Toujours est-il qu'au terme de plus de quatre heures de débats serrés, une seule information aura été retenue dans un premier temps par les verriers de Portieux : une somme de 300.000 F sera débloquée, de quoi servir un semblant d'acompte sur les appointements d'avril... «Ça fera environ 1.000 F par personne» a rapidement calculé un auditeur. Ce n'est pas cela qui va calmer les esprit échauffés.

Le paiement de cet acompte (une obole, une misère) devrait être effectué pour samedi. Cette somme devant être utilisée à titre d’acompte sur la paie d’avril, a été acheminée à la Verrerie de Portieux par deux motards armés. Ainsi au fil des siècles qui passent, rien n'est changé. Jusqu'aux méthodes de travail qui sont restées identiques