Les « Arts de Portieux » : inauguration de l’espoir. 1er mai 1982
Symbole de l'espoir
La fille du souffleur de verre Alain Kieffer, Ingrid, 3 ans, coupe le ruban
qui symbolise le sauvetage et l'avenir de la verrerie de Portieux
Symbole de l'espoir, c'est la fille d'un souffleur de verre Ingrid, 3 ans, qui a coupé vendredi matin le ruban inaugurant la nouvelle société des « Arts de Portieux ».
Il y avait du général d'Empire dans le discours prononcé par M. Goigoux-Becker, président du directoire des «Arts d Portieux», la nouvelle appellation de la Verrerie dont les ouvriers sont aujourd'hui actionnaires. En face de lui, les trois cents verriers et leurs familles formaient bloc sous la bannière de la CGT. Le tricolore des drapeaux était mêlé au rouge des fanions de la centrale syndicale comme autant d'étendards de victoire au dessus des têtes du groupe inaugural : MM. Poncelet, président du conseil général ; Sautour, attaché parlementaire de M. Philippe Séguin député ; Didierjean et Bresson, conseillers généraux ; Martin, maire adjoint communiste d'Epinal et secrétaire général de la fédération du PCF ; Vincent, maire de Portieux ; Jean-Pierre Ferry secrétaire fédéral de la CGT.
Inauguration inhabituelle : les personnalités départementales, en compagnie de la CGT !
Le rond de jambe n'est pas le propre du nouveau dirigeant des Arts de Portieux. D'entrée, il sabre les anciens propriétaires de la Verrerie, la Compagnie Française du Cristal et rend hommage à la lutte des ouvriers : « Portieux que son ancien propriétaire avait négligé, méprisé, abandonné et condamné, mais Portieux que tous ses ouvriers, dans un esprit de résistance et avec courage et obstination, ont sauvé et ont libéré avec le concours de tous ceux qui pensent que l'on ne supprime pas d'un trait de plume l'existence de familles et d'une entreprise qui sont ici au service de leur art depuis près de 300 ans. Cette verrerie qui est la dernière des Vosges, berceau de la verrerie et de la cristallerie française européenne, des Vosges premier département républicain de France, des Vosges qui savent ce que c'est que résister à l'oppression ».
Le général- directeur lança ensuite une sorte d'appel du 30 avril
« C'est cet esprit vosgien qui a fait dire au peuple que ce n'est pas parce que certains dirigeants avaient perdu la bataille économique que le peuple avait perdu la guerre...
Robert Didelot, Raymond Ferry, Jean-Pierre Ferry
Les bravos fusent et s'envolent libérant les énergies trop longtemps contenues. La foule calmée, M. Becker poursuit :
« La reprise en mains de l'entreprise par l'ensemble de son corps social avec le concours des pouvoirs publics est une première victoire, mais nous savons qu'il y aura d'autres batailles à gagner ; tout comme il y a 40 ans lorsque les francs-tireurs et partisans retrouvaient ici les hommes de Leclerc et de De Lattre savaient qu’il faudrait lutter encore avant de planter le drapeau français sur Strasbourg et Berchtesgaden.
«Mais pour nous, cette victoire est le symbole de renaissance de la vie et de l'avenir comme le sont ces grilles peintes à neuf et la jeunesse de cet enfant qui coupera dans quelques instants le ruban ouvrant les grilles de notre entreprise».
Dans un style tout aussi direct, M. Goigoux-Becker désigne l'objectif à atteindre : « Planter le drapeau de Portieux sur les marchés étrangers et reconquérir le marche intérieur. Investissements, imagination, qualité seront les armes du combat. »
Le ton est vigoureux. La visite de l'entreprise en pleine activité l’est aussi. Le cortège des visiteurs admire la virtuosité des verriers, magiciens du feu et des formes. On montre l'endroit où bientôt sera reconstruit un four à opaline rose, celle qui autrefois faisait le renom de Portieux dans toute l'Europe. M. GoigouxBecker annonce aussi la création prochaine d'un musée du verre avec toutes les collections retrouvées dans les greniers, puis il offre à M. Poncelet un canon d'opaline noire qui figurait au catalogue de Portieux en 1914. «C'est le canon de la victoire !» plaisante le directeur.
Ceux qui ont lutté entrent en tête à l'usine
Premier mai « du changement » à la Verrerie-de-Portieux
«Premier mai 1982 : c'est construire le changement»... «Verrerie-de-Portieux : une cité, une vie, un métier»... Ce sont là les thèmes du meeting organisé par l'Union Départementale CGT et le syndicat des verriers de Portieux à l'occasion du 1er mai que présidait M. Maxime Leroy, secrétaire de l'UD-CGT, enfant du pays (comme ses prédécesseurs).
Il faisait frisquet hier matin sur le carreau de l'usine, mais la bise n'a en rien entamé l'ardeur des verriers de Portieux habitués à la chaleur des fours et à l'intensité des luttes pour la sauvegarde de leur outil de travail et, par voie de conséquence, de la vie de leurs familles et de la cité.
Denise Keltz et Andréa Alain, deux rebrûleuses retraitées de la verrerie :
des larmes d’émotion en regardant Gérard Guittré façonner le verre.
«Ce premier mai 1982 est un symbole d'espoir... C'est le premier mai que nous célébrons depuis le changement du 10 mai 1981... Il est l'aboutissement de nos luttes engagées depuis le 18 décembre 1981», disait très ému M. Robert Didelot, secrétaire du syndicat CGT de La Verrerie... «Non seulement l'usine n'est pas fermée, mais elle repart avec tout son personnel»... M. Didelot soulignait cette expérience originale et sans précédent, ou il faudra concilier deux intérêts contradictoires entre le personnel actionnaire et le personnel salarié...
Mais les intérêts se rejoignent dans la mesure où cette entreprise deviendra une entreprise démocratique »...
M. Jean-Pierre Ferry avait bien du mal à retenir des larmes d'émotion devant ce qu'il appelait un événement historique : « Jamais, dit-il, on n'avait organisé un premier mai dans une usine, et qui plus est, une usine sauvée par ses ouvriers»...
Evoquant le changement politique intervenu depuis mai 1981, et l'approche nouvelle des problèmes posés aux travailleurs, M. Jean-Pierre Ferry a confirmé : «La confiance raisonnée de la CGT, laquelle entend rester vigilante et constructive, son rôle étant d'obtenir le maximum de progrès social et faire avancer le changement le plus loin possible»...
Le secrétaire de l’UD n'a pas manqué de fustiger la politique patronale et des partis de droite : « Qui font tout pour s’opposer au changement voulu par une majorité dans ce pays »...
Enfin il lance un appel aux salariés : «Nous disons aux travailleurs : ne restez pas sur le balcon; il y a trop de travailleurs non syndiqués. Le changement est l'affaire des travailleurs, ou il ne se fera pas»... Tout le monde applaudi, mais il n’y aura pas plus de cartes de membres vendus qu’auparavant.
Cette matinée vécue hier à La Verrerie-de-Portieux s'est poursuivie par un apéritif concert donné avec le concours de l'harmonie municipale de Rambervillers ; avec la participation du groupe folklorique «Les Myrtilles», de chanteurs, du groupe «Pare-Choc» et en soirée, sous le chapiteau, par un bal qui devait se poursuivre tard dans la nuit.
Lundi matin, les verriers retourneront à leur usine : ils entameront une période tout à fait nouvelle et une expérience méritant d'être vécue.
Le message de l'ancien curé de la Verrerie
M. Maxime Leroy secrétaire de l'UD-CGT, a lu hier à la tribune du meeting, un message adressé par l'abbé Bernard Tschaen, a ses amis travailleurs de la Verrerie de Portieux».
L'abbé B. Tschaen écrit: «vous avez eu la cordiale intention de m'inviter à cette manifestation du premier mai, par la voix de mon ami, Camille Mangeonjean, je vous en remercie profondément.
« Depuis 21 ans que j'ai quitté - bien à regret - la Verrerie, je n'ai jamais cesser d'y penser et, après les épreuves de son histoire, je me réjouis avec vous, aujourd'hui, de cet espoir d'un ardent et nouveau départ.
«J'ai passé, au milieu de vous, 12 des meilleures années de ma vie d'homme et de prêtre. Je vous en reste toujours reconnaissant, pour votre large et fraternel accueil, pour votre compréhension et votre fidélité »...
Denise et Andréa : les larmes aux yeux
Anonymes dans la foule qui suivait l'inauguration Denise Keltz et Andréa Allain rebrûleuses en retraite, avaient un nœud dans la gorge lorsque la petite Ingrid Kieffer coupa le ruban inaugural. C'était l'émotion. Andréa, qui a travaillé 30 ans, avait les larmes aux yeux «Des larmes de satisfaction, précise-t-elle. Vous pensez la verrerie c'est tout notre univers, notre vie, même quand on n'y travaille plus. La fermeture, c'était la mort du village, le départ des jeunes. Nous serions restées seules entre vieux. Pour moi, c'est un jour important. Je m'en souviendrai !».
Denise, quant à elle, a 49 ans de maison, presque un demi-siècle. La Verrerie, elle connaît comme sa poche. Elle donne du «tu» à tous ceux qui y travaillent. Elle a emboîté le pas au groupe qui inaugurait. Elle a parcouru les ateliers avec émotion, heureuse de voir les deux panaches de fumée bleue s'incliner sous la bise : « On avait tellement peur que ça ferme. Je suis contente. Vous pensez».
Des mots simples, une émotion vraie pour un grand moment. Seulement le plus difficile reste à faire. Produire d’arrache pied et, ce qui importe le plus au-delà des phraséologies : vendre vite, toujours vendre ! Et ça c’est autre chose.
Après l’euphorie du 1er mai 1982, très vite les réalités vont de nouveaux envahir les esprits. Comme Lamartine dans « L’homme » le verrier pourra dire : « Je marche dans la nuit par un chemin mauvais…, incertains où je vais »
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