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Le cristallier n'était pas transparent

 
Vendredi 2 février 1996

L'Express n° 2328

par François Moulin

En 1990, Jean-Charles Pascolini se pose en repreneur des cristalleries lorraines. Dans la région sinistrée, on voit en lui un homme providentiel. Jusqu'à son incarcération, en novembre 1995.

A la fin de décembre 1995, Jean-Charles Pascolini, 52 ans, patron de la holding Emeraude, sortait de prison après six semaines d'incarcération. Voilà peu de temps encore, ce chef d'entreprise portant beau était présenté en Lorraine comme un sauveur. Avec les ouvriers verriers de la cristallerie de Portieux (Vosges), il trinquait à la santé de cette entreprise, créée en 1705 et considérée dans l'Est comme l'un des fleurons des arts du feu. Comment expliquer ce brutal retournement?

Né à Gubbio, en Italie, Jean-Charles Pascolini avait réussi en moins de cinq ans à se tailler un petit empire. En 1990, il prend pied en Moselle et rachète la société de parfums Jean-Pierre Sand-Parincos. Un rachat effectué via la société Copetra France, contrôlée par le groupe Emeraude. La présidence du conseil d'administration de Copetra est confiée à une proche de Pascolini, lequel, en fait, dirige lui-même la maison. Par un jeu d'écritures, les actifs et les stocks de la branche parfumerie et cosmétiques sont artificiellement surévalués, gonflant ainsi le chiffre d'affaires d'Emeraude. Administrateur du groupe, l'Allemand Horst Schneider perce rapidement à jour le système Pascolini et porte plainte. Ce spécialiste en cosmétiques n'hésite pas aujourd'hui à parler de «factures fictives», de «marchés utopiques ou de complaisance», qui auraient permis à son ancien patron et ami de rester à flot.

Grâce à ces subterfuges comptables, Pascolini obtient d'importants concours bancaires. Malgré des pertes cumulées de plus de 90 millions de francs à la fin de 1993, Altus Finance prête à Emeraude 200 millions de francs. L'année suivante, cette filiale du Crédit lyonnais abandonne 110 millions de créances et échelonne le remboursement de 90 millions sur dix ans sans intérêts. «Une vraie fuite en avant», soulignent certains magistrats consulaires. Emeraude a ainsi racheté pour 800 000 F la prestigieuse cristallerie lorraine de Vallerysthal, déficitaire.

En janvier 1994, le «sauveur» étend son emprise sur une coopérative ouvrière, la Scop des faïenceries de Niderviller. Les élus locaux sont ravis. Dans cette région sinistrée, Pascolini promet argent frais et ouverture sur les marchés étrangers. On y croit. Seul à douter des ambitions affichées par Pascolini, le syndicat CFDT des verriers s'étonne: neuf mois après la reprise, les actes de cession n'ont pas été signés! Malgré cette première alerte, un an plus tard, les juges du tribunal de commerce de Mirecourt autorisent encore Pascolini à racheter la cristallerie Portieux, en liquidation.

Les verriers, qui n'y croyaient plus, se raccrochent à Emeraude. L'accueil des ouvriers est enthousiaste. Après quatre dépôts de bilan en douze ans et la fonte des effectifs (600 salariés en 1968, 60 aujourd'hui), les hésitations ne sont pas de mise. Pascolini promet augmentation de salaires et nouvelles gammes de produits.

Mais, soudain, son passé le rattrape. Altus refait ses comptes. Plus question d'abandon de créances: une procédure pour «escroqueries et abus de confiance» est enclenchée. Le juge parisien Jean-Pierre Zanoto est désigné pour instruire le dossier.

A l'automne, six enquêteurs de la section économique de la police judiciaire décortiquent les comptes du groupe Emeraude. Au début de novembre, ils effectuent une descente en Lorraine et procèdent à l'interpellation de Jean-Charles Pascolini et de son fils Jean-Pierre.

Salariés et fournisseurs, incrédules, apprennent alors que ce chef d'entreprise faisait l'objet d'une interdiction de gérer une société, qu'il avait été condamné à deux reprises, en 1981 puis en 1988, pour escroqueries et banqueroute.

Pascolini, également connu de l'administration fiscale, aurait laissé une ardoise de 3,6 millions de francs au Trésor. Depuis ces révélations, le parquet de Metz a ordonné une enquête préliminaire sur les activités d'Emeraude en Moselle. «Incroyable, personne n'avait vérifié qui était cet homme providentiel!» s'étonne un enquêteur.

Ils ont possédé la Lorraine

Frappée par la crise de ses industries de base (sidérurgie, charbon, fer, textile), la Lorraine a été la proie depuis quelques années de «chevaliers» d'industrie peu scrupuleux. Ces chasseurs de primes à la création d'emplois ou d'avantages fiscaux ont aussi bénéficié de la bienveillance parfois aveugle des chambres et des juridictions consulaires, peu regardantes sur la qualité des dossiers qui étaient soumis à leur appréciation. «Escroqueries», «abus de biens sociaux», «banqueroute»: la délinquance financière ronge le tissu économique. Les exemples sont légion. Dans les Vosges, c'est André Maître, spécialiste de la construction de centrales nucléaires, qui est dans le collimateur. André Skora, ancien dirigeant de la filiale plasturgie (Eurogest) de la CGE, est condamné en mars 1995 à deux ans de prison. La facture est lourde: 300 emplois sacrifiés. Alain Thirion, le «Tapie vosgien», est également mis en examen pour abus de biens sociaux. Jacqueline Rodriguez, ancienne directrice des Textiles de Saint-Dié, est actuellement en détention. Mme Winkler, «repreneuse» d'une autre entreprise textile de Saint-Nicolas-de-Port, devait faire aussi un séjour derrière les barreaux après avoir laissé sa société exsangue. Sans oublier la procédure, toujours à l'instruction, concernant la déconfiture financière et sociale des Coopérateurs de Lorraine et l'affaire dite «des fausses factures de Nancy et de Toul».