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La Verrerie de Portieux ne veut pas mourir
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Mardi 26 septembre 1995
Née autour de l'« usine », la bourgade qui a compté jusqu’à 1800 âmes, demeure plus que jamais attachée à son histoire. L'esprit verrier a survécu à plusieurs liquidations judiciaires et les 800 habitants s’accrochent avec passion à leur cadre de vie en essayant d’imaginer un avenir pour « leur » verrerie.
Installé dans le bureau de tabac de la Verrerie, en 1994, Gérard Triboulot (moi) dédicace son livre "Le Cri du Verre" à Pierre Kribs et à l'épouse d'André Morel. Le patron du Cafe-Tabac prend la photo

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Pierre Kribs
La fierté des « gens d'ici »
Les gens d'ici sont plus que jamais attachés à cette histoire qui leur colle à l'âme au point de bousculer l'adversité la plus noire.
« Je suis entré à la verrerie à douze ans. C'était un âge normal pour commencer à cette époque là », se souvient Pierre Kribs. Plissant les yeux, le nonagénaire pose un long regard sur l'« usine » de briques rouges plantée à l'extrémité de la rue principale.
Il raconte sa carrière, l'initiation suivie de deux décennies de souffleur avant de devenir maître, ce qu'en langage professionnel, on nomme « chef de rang ». Pierre est né là. Il n'a quitté le bourg que le temps d'une guerre, la première. Partir ne lui est jamais venu à l'esprit, même à l'heure de la retraite. Marie-Louise, son épouse, décédée en 1936, repose dans le cimetière de la localité comme deux de ses trois frères.
Tout un symbole
« Les gens disent qu'en vieillissant on retombe en enfance. Ce n'est pas vrai, on revit son enfance ». M. Kribs est le dernier locataire de la cité où
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il s'est installé voilà soixante-dix ans. Sept des huit appartements que compte la lourde bâtisse, sont vides. « Avant, chacun laissait sa porte ouverte. On vivait ensemble. La camaraderie entre nous, c'était formidable ».
Les souvenirs s'égrènent. Il est question de ces soirs d'été passés à bavarder devant la maison dans la douceur de la nuit. « Jusqu'aux bancs qui ont disparu ». Au détour d'une conversation, on finissait toujours par parler travail. Ceux d'ici ont toujours tiré fierté de leur savoir-faire. A un point tel que l'esprit verrier survit, aujourd'hui encore, plus fort que la tourmente économique qui a tout fait basculer.
Gérard Ferry cueille, François Mangeonjean pose le pied
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Françoise Mangeonjean épouse de François et son fils
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Pierre Kribs évoque le millier d'ouvriers qu'a compté l'entreprise, les « sociétés » mises en place par les patrons... gymnastique, théâtre, musique. « Je jouais de la contrebasse ».
Le vieillard, avant, de regagner son logis, montre, encore, de sa canne les cités aux volets clos. « Tout ça était habité. »
Acquiesçant de la tête, Jean-Michel Lavigne, 39 ans, regrette, « avant il y avait cinq cafés, deux boucheries, un magasin de cycles ». L'unique bar-tabac est traditionnellement fermé le lundi. Depuis un an, l'ultime boulangerie qui a fait, également, épicerie, fruits et légumes, est tenue par Françoise Mangeonjean. Son mari, après trente-cinq ans d'activité à « l'usine » est au chômage. Johan, le fils, termine son apprentissage. Ensuite, il pourra remettre en activité le fournil situé à l'arrière de la boutique. Tout un symbole.
La vie continue
Le salon de coiffure a fermé ses portes avec le départ en retraite de Gaston Pierron. Originaire de Moselle, il s'est installé là avec son épouse en 1954, « au milieu d'une population sympathique ». Les gens étaient alors moins mobiles, les voitures moins nombreuses. Les hameaux proches fournissaient une importante clientèle. L'aventure de la bourgade ressemble à celle de beaucoup d'autres localités en milieu rural... à une différence, mais de taille, près. Ici, les gens ont leur verrerie rivée à l'âme. Ils vous raconteront les années passées par leurs pères et grands-pères devant les fours. Comment ils en parlaient, leur inculquant l'amour d'un métier qui fut ensuite le leur.
L'entreprise ne compte plus que trente employés aujourd'hui, mais l'ensemble de la population, avec une belle unanimité, tend le dos depuis l' annonce d'une quatrième liquidation judiciaire. Leur histoire est là.
Bien sûr, les volets de la boucherie rouillent lentement sans espoir de reprise. Mais la ville ne saurait se réduire à cette image. Des gamins jouent dans la cour de l'école. Comme le stade, les vestiaires, l'éclairage public, elle est l'objet de toutes les attentions.
A l'emplacement de demeures rasées parce que trop vétustes et abandonnées, des jardins paysagers ont été aménagés. Maxime Leroy, l'un des six conseillers du bourg de la Verrerie sur les quinze que compte la municipalité de Portieux explique : « Nous menons une politique communale globale. Tout ce qui est décidé l'est pour les deux lieux ».
Hier, aujourd'hui, demain...
La vie continue. Les enfants partent à l'école

Après la prospérité, la verrerie de Portieux se cherche toujours un avenir que suffirait à justifier son passé.
Dans le village, personne ne comprend pourquoi on ne forme plus de souffleurs avec ce commentaire : « Tout est fait comme si on voulait que l'entreprise ferme définitivement ».
Tout le monde a encore en mémoire l'occupation de juillet 1992 à mai 1993 pour préserver l'outil, ne pas arrêter les fours et maintenir la clientèle.
Les manuels d'histoire, sans exception, racontent, par le menu, la création de la verrerie en 1705. Implantée d'abord à Portieux, elle va, à l'instant de s'étendre, s'installer à quelques kilomètres de la bourgade dans une région boisée où se fournir en combustibles. Avec le XIXe siècle, l'aventure s'accélère. Pour répondre à la demande d'un vaste marché qui inclut les colonies, les emplois se multiplient et la bourgade, née su pied de l'usine, prend de l'extension. Comme dans d'autres secteurs, le patronnât ouvre une coopérative, substitue à la petite chapelle une vaste église.
La création des lignes de chemin de fer entre Epinal et Nancy, Rambervillers - Epinal accentue l'essor. L'annexion de la Moselle après la défaite de 1870 attire vers Portieux des ouvriers de la verrerie de Vallerysthal qui appartient à la même famille.
Authenticité
Autour de ce monde, un autre se met en place généré par le bois utilisé pour la combustion scierie, tonneliers. Le transport des verres vers les lieux d'expédition fournit un travail conséquent aux charretiers du secteur. Dans les années 30, l'entreprise connaît ses premiers revers économiques liés à la conjoncture générale et au vieillissement de l'outil de travail. Des grèves vont se succéder. La fin de la seconde guerre mondiale et la reconstruction apportent un nouveau souffle.
La tentative de passage à la fabrication mécanique n'aboutit pas. Conséquence, Portieux perpétue une technique qui, si elle souffre de la concurrence, a pour elle l'authenticité. La rudesse du marché, une interminable crise ne sont pas sans conséquence, même si des restaurants des plus cotés font appel au savoir-faire des Vosgiens. Pour eux, les derniers verriers inventent des modèles déposés.
Des dépôts de bilan en « cascades » viennent bousculer le bel édifice. Avec le dernier repreneur, le verre ne constituait plus qu'une partie de la production. La fabrication semi-automatique d'optiques de signalisation lui ayant, en partie, été substituée.
L'histoire connaît de douloureuses répétitions. Difficile, pourtant, d'imaginer que les fours vont s'éteindre définitivement. Dans un mois, le juge doit se prononcer sur un éventuel repreneur.
Difficile dans ce contexte chaotique de ne pas rappeler l'importance jouée longtemps par le verriers dans l'économie locale. Un art né dans les clairières de la forêt de Darney il y a plusieurs siècles, longtemps prospère avant de s'éteindre doucement. Portieux en est l'ultime émanation. Comment ne pas imaginer un avenir à cette « usine » qui appartient au patrimoine.
Depuis longtemps, la C.G.T., elle ne manque pas de le rappeler, propose dans le cadre d'un plan de préservation, le sauvetage de l'unité avec la création dans son environnement immédiat d'une vitrine économique où seraient exposés et mis en vente les différents aspects des arts de la table : nappes, couverts, meubles, etc... Pourquoi pas.
On va bien jusqu'en Italie pour s'émerveiller devant les souffleurs de verre.
La petite église de la Verrerie de Portieux est aujourd'hui sans propriétaire. Elle reçoit pourtant la messe une fois par semaine au moins.
Construite par les exploitants de l'entreprise à l'époque de la splendeur, l'église de la Verrerie, appartient toujours à l'ancien propriétaire de la Compagnie Française du Cristal.
Une loi de 1909 autorisait sa cession à la municipalité ou une société cultuelle. Ce qui n'a pas été fait dans les délais autorisés. L'église dont la place est en cours de réfection, domine toujours le village. Il y a messe le jeudi matin et une fois par mois dans cet édifice sans propriétaire.
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