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Incendie de Moyenmoutier un dossier à tiroirs

 
Samedi 5 novembre 1994

Pierre Genay


A partir de 1989, des plaintes avaient été déposées pour dénoncer des malversations financières entre l'usine de Moyenmoutier et la Cristallerie de Portieux. Devant l'immobilisme, leur auteur s'est formé en cassation pour qu'une suite soit donnée.

La révélation, hier, de l'ouverture d'une information judiciaire su sujet de l'incendie, en 1991, de l'usine MVN-CNP, à Moyenmoutier, n'a pas eu le même effet de surprise que l'annonce, mardi, de l'incarcération d'André Maître, un industriel de Rambervillers. « C'est simplement une confirmation des rumeurs qui circulaient depuis un moment », confie une habitante de Raon-L'Etape.

Aujourd'hui, cependant, les regards se tournent du côté de la Cristallerie de Portieux dont les bâtiments font partie de la même Société Civile Immobilière que les locaux de MVN et CNP. A l'époque du sinistre, le PDG était également le même.

Dans ce contexte, le recours en cassation qu'a formé, en juin dernier, Pierre Genay, ancien directeur de CNP et ancien directeur général de la Cristallerie, retient toute l'attention. Ayant quitté les entreprises en 1989, le cadre a déposé, à partir de cette date, toute une série de plaintes auprès du Parquet d'Epinal pour dénoncer diverses malversations financières.

Plainte frappée d'irrecevabilité

Aucune information judiciaire n'ayant été ouverte, son avocat, Me Laurent Bentz, a changé de méthode en mai 1993 en déposant une plainte globale, récapitulant toutes les autres, auprès de Mireille Boudon, Juge d'instruction à Epinal. Le 29 juin 1993, le juge d'instruction a rendu une ordonnance d'irrecevabilité de la plainte avec constitution de partie civile en argumentant que les faits dénoncés n'avaient pas causé de préjudice à Pierre Genay.

Me Bentz, partant en guerre « contre l'impunité », avait contesté l'ordonnance en appel. La Chambre d'accusation, le 5 octobre 93, confirmait la décision du juge d'instruction. Depuis, un pourvoi a été formé auprès de la chambre criminelle de la Cour de Cassation afin de faire instruire la plainte de l'ancien directeur général de la cristallerie.

« La Chambre d'accusation ne pouvait déclarer la constitution de partie civile de M. Genay irrecevable sans rechercher si les faits délictueux par lui dénoncés ne lui avaient causé aucun préjudice direct et personnel ou encore si les auteurs et complices de ces faits faisaient eux mêmes l'objet d'une procédure collective note, Me Philippe Waquet, avocat à la cour de cassation, en conclusion du mémoire qu'il a rédigé dans le cadre de cette affaire. On ignore encore la date de son évocation devant la chambre criminelle.

Aujourd'hui, cependant, Pierre Genay ne peut s'empêcher de faire un lien entre l'incendie de Moyenmoutier et son pourvoi en cassation : « Pourquoi ma plainte ne serait-elle pas suivie d'effet à Epinal alors qu'à Saint-Dié, une partie des faits que j'y dénonce a provoqué l'ouverture d'une information judiciaire ? » interroge-t-il.

Robert Didelot « Les réactions sont prématurées »

L'ancien délégué CGT de la Cristallerie de Portieux ne veut pas tirer de conclusions hâtives après l'ouverture de l'information judiciaire.

En reprenant seul, durant l'été 93, une enquête bâclée un an plus tôt, le commandant de la brigade de Senones, était sans doute loin de s'imaginer que ses découvertes allaient lever autant de lièvres. Relançant une affaire qui était su point mort, la récente ouverture d'une information judiciaire contre X pour « incendie volontaire, escroquerie et abus de biens sociaux » ramena dans l'actualité un dossier dit « de Portieux» qui a déjà lait couler beaucoup d'encre ces dernières années.

Aujourd'hui on voit mal, en effet, comment l'instruction menée par le juge Bernard Salvador ne va pas s'intéresser de très près aux comptes de la Cristallerie entre 1988 et 1992, période où elle fut gérée par Louis Catherine.

Une période au climat délétère, en vérité, où de nombreux conflits d'intérêts et de personnes n'ont pas contribué à assainir une situation particulièrement floue.

Aujourd'hui, Robert Didelot, ancien délégué CGT de la Cristallerie, met en garde contre les conclusions hâtives : « A l'époque, la situation était complexe et tendue. Je crois qu'il est prématuré d'avancer des réactions après cette ouverture d'information judiciaire. Simplement, à titre personnel, je crois qu'il faut dire que Louis Catherine avait beaucoup d'ennemis et qu'il est possible qu'on veuille lui faire porter le chapeau pour des faits qu'il n'a peut-être pas commis. Pour l'heure, rien ne permet de suspecter une personne plutôt qu'une autre. Sur ce point, l'instruction que va mener le juge déodatien devrait permettre d'y voir plus clair. Tout comme les plaintes avec constitution de partie civile que pourrait déposer la « PFA », compagnie d'assurance qui a réglé 20 MF pour le sinistre, et les salariés licenciés sans indemnités après l'incendie.

L'enquête déodatienne pourra en croiser une autre à la Verrerie de Portieux : celle des gendarmes de la brigade de recherches d'Epinal qui enquêtent actuellement sur un incendie criminel perpétré dans la nuit du 24 su 25 avril dernier dans un bâtiment de la Cristallerie. Les Spinaliens interviennent, eux, dans le cadre d'une commission rogatoire délivrée par le juge d'instruction Caroline Lamotte.

Pierre Genay « Des irrégularités de gestion »

« Je ne voulais pas en être complice » arme l'ancien directeur de CNP et de la Cristallerie de Portieux.

En octobre 1989, lorsque Pierre Genay, à la suite d'un conflit avec son employeur, quitte ses fonctions de directeur de CNP (Catherine Nania Puériculture) et de directeur général de la Cristallerie de Portieux, la situation sociale est la suivante : à Portieux, la cristallerie emploie 50 personnes ; à Moyenmoutier, CNP et MVN (Manufacture Vosgienne de Napperons) comptent respectivement 44 et 7 salariés.

Le départ du cadre intervient un an après la reprise de la cristallerie par Louis Catherine, qui est PDG de la SA Cristallerie de Portieux.

En novembre 89, Pierre Genay dépose sa première plainte auprès du procureur d'Epinal. « J'ai déposé cette plainte, car je m'étais rendu compte que les actifs de la Cristallerie de Portieux étaient devenus la propriété de Louis Catherine en intégrant une Société Civile Immobilière. Des aides régionales avaient été versées à l'occasion de la reprise de la Cristallerie. Transformer en propriété privée les bâtiments de la société était, pour moi, une opération frauduleuse dont je ne voulais pas être complice », explique-t-il.

Par la suite, en 90 et 91, Pierre Genay dénonce les liens entre MVN et la Cristallerie de Portieux : « Les comptes de la Cristallerie de Portieux étaient renfloués par des chèques de MVN alors que ces deux sociétés n'avaient aucun liens juridiques entre elles. Ces transferts de fonds mettaient la SARL MVN dans une situation financière qui aurait dû se traduire immédiatement par un dépôt de bilan. MVN n'avait plus d'argent. Elle ne pouvait même pas reverser la TVA au Trésor Public ».

Quelques heures avant l'incendie de l'usine, le 21 mai 1991, c'est d'ailleurs pour une dette de 850.724 E de TVA qu'un huissier de justice avait saisi les actifs mobiliers de la société. MVN présentait alors un déficit de plusieurs centaines de milliers de francs.