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Quand les verriers de Portieux leur soufflent dans les bronches

 
Dimanche 14 mars 1993

Journée " portes ouvertes " hier à la " verrerie de Portieux ". L'occasion pour les 43 salariés, au chômage et en attente de reprise, de signaler l'urgence de la décision du tribunal de commerce de Mirecourt et de "défendre leur noble art ".

Plus de six mois d'inactivité forcée n'ont pas altéré la rage de créer des " verriers de Portieux ". Ils en ont fait la vibrante et presque émouvante démonstration hier dans leurs ateliers lors d'une journée " portes ouvertes " destinée à sensibiliser l'opinion sur " la nécessité d'une reprise rapide de l'activité ".

Le geste toujours sûr
Le poseur de jambe et le quatrième

Un message adressé indirectement, on l'aura compris, au tribunal de commerce de Mirecourt qui tarde à rendre une décision, alors que, note Robert Didelot, le représentant des 43 salariés au chômage depuis novembre, " le repreneur existe, l'audit est favorable, nous sommes prêts à nous engager financièrement dans l'affaire ", et, serait-on tenté d'ajouter " il y va aussi de la défense et de la survie du savoir-faire et du patrimoine vosgiens ".

Un attachement indéfectible à l'outil de travail

Gérard Guittré ouvreur de grande place en mars 1993
Gérard Guittré ouvreur de grande place

Les quelques dizaines de visiteurs qui ont fait hier le déplacement à " La Verrerie de Portieux " en ont d'entrée été convaincus. Par les gestes sûrs des souffleurs en action, c'est certain, mais aussi par le partage d'une opération haute en couleurs, chaleur et technicité : le remplacement d'un des huit creusets du four, pièce majeure de l'alchimie des lieux. Atmosphère étonnante, mêlant à l'agitation toujours efficace de cinq verriers engagés dans une véritable course contre la montre " pour éviter toute baisse de température " sous les regards médusés de quelques nonnes venues en voisines, de couples et de familles, d'enfants surtout subjugués par la sûreté du geste et l'engagement physique des hommes au travail.

Bernard Magnier pose les jambes Roger Jobert cueilleur
Bernard Magnier pose les jambes Roger Jobert cueilleur

Plongée directe dans " l'enfer " du four chauffé à 1300°, mais compréhension soudaine de l'indéfectible attachement des verriers à leur outil de travail. A quelques pas des hommes occupés à placer le nouveau creuset dont la montée en température a nécessité cinq jours de chauffe, Michel, un " troisième souffleur ", donne forme à un verre " George Sand ", l'une des séries-phare de " Portieux " quand la verrerie pouvait encore produire.

Une mise en four symbolique

Mise de pots Photo © Gérard Triboulot Mars 2003
Mise de pots

Michel, 23 ans de maison, dont 15 à ce poste, qui retrouve sans difficultés, malgré les longs mois d'inactivité, la précision du souffle et le doigté, mais qui désigne tout aussitôt les six autres verriers engagés dans la réalisation de l'objet. A raison de " 80 par heure en moyenne ". Solidarité du regard qui vaut plus encore aujourd'hui à l'heure où l'espoir ne tient plus qu'à un fil.

Quand le creuset, sorte de gros œuf en fusion aux parois étonnement lisses, prend place après d'infinies précautions dans le foyer ardent, chacun sans doute s'interroge sur " le symbole " de cette mise en four qui pourrait marquer le « réveil de la verrerie », mais signifier aussi son ultime baroud d'honneur. Une perspective que refusent bien évidemment les " Portieux ", même si, confie l'un d'eux, " le repreneur pourrait bien se lasser de l'indécision des juges ". Le nom de Guy Degrenne, le spécialiste bien connu de " l'argenterie ", que l'on dit intéressé par une éventuelle reprise, circule aussi. Mais Robert Didelot s'indigne : " Nous n'avons jamais eu un plan aussi solide, le carnet de commandes s'annonce porteur, alors pourquoi attendre ? ".

Sur un tract diffusé à l'entrée de l'usine, une caricature cache mal l'impatience des " Verriers ". " Pourquoi attendre pour leur souffler dans les bronches ", confie l'un d'eux à un visiteur apparemment "soufflé " par l'audace du propos ?

Non, plus exactement par le savoir-faire local. Une donne plus que jamais à prendre en compte dans les jours qui s'annoncent.