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Mardi 7 mai 1992
Face aux verriers « blessés », ce directeur parle marketing. Rétablira-t-il la confiance ? Un an après l'arrivée du repreneur Louis Catherine, le « comité d'aménagement pour la promotion économique vosgienne » (CAPEV), a suggéré au nouveau PDG de Portieux de recruter un cadre momentanément inactif : Damien Cézard, un ancien de « l’institut national du marketing ».
Natif d'Epinal, il fait un début de carrière dans la métallurgie et la construction de centrales thermiques et nucléaires, un détour par une filiale française d'un constructeur 'américain de chariots élévateurs avant de s'installer comme conseil en organisation et marketing en Alsace. Un itinéraire pas inintéressant jusqu'à son retour manqué dans les Vosges : Damien Cézard reprend la fabrique de charantaises ProConfort à Vaxoncourt. Les aides à la création d'entreprises comme les subventions du plan de reconversion de Boussac-formation, ne lui permettent pas d'éviter le naufrage.
Des verriers blessés
Directeur au chômage, il trouve une occasion rêvée de s'amender à Portieux. La verrerie lui plaît. Il a une approche psychologique et intellectuelle de l'affaire qui séduit Louis Catherine. Ce dernier, lucide, reconnaît la naïveté de ses propres analyses lors de son arrivée à Portieux. Il lui confie donc franchement la direction des affaires.
Vingt ans après ses débuts, Damien Cézard se retrouve devant un quasi cas d'école la cristallerie est sclérosée, la comptabilité se révèle aléatoire, la gestion de la gamme fantaisiste, les rapports sociaux archaïques. Il faut rationaliser ! Il va s'y employer en s'imprégnant de l'histoire : « La cristallerie avait une image négative qui lui collait à la peau, celle d'une entreprise très dure à gérer, avec des gens excessivement attachés à la maison du fait d'un climat passionné depuis une dizaine d'années. Les gens d'ici sont blessés. Certains le portent sur leurs visages car ils ont été contrariés et ont beaucoup souffert des décisions invraisemblables des directions successives ».
Un bagou déconcertant
Présenté par le PDG comme un véritable joker, ce nouvel homme fort parviendrat-il à rétablir la confiance dans cette vieille cristallerie héritière d'un fonctionnement social et économique un peu obsolète ? Damien Cézard s'y emploie sans relâche. Et s'il n'a pas franchement établi une complicité avec les vieux syndicalistes gardiens du temple, il a peut-être déjà rempli une partie de son contrat en reconstituant un capital de sympathie et de crédibilité dans l'esprit des clients institutionnels.
Selon les cégétistes, si vous entrez en colère ou hostile dans son bureau, vous en sortez retourné, voire convaincu, tant son bagou et sa vivacité de raisonnement déconcertent. Si cet homme est capable de persuader à l'extérieur de la vitalité de la cristallerie, il reste aux verriers à le suivre. Eux seuls pourront crédibiliser son enthousiasme.
Les promesses du marché contemporain
Les verriers disposent désormais d'une gamme dans l'air du temps, griffée par les plus grands des arts de la table. «Poursuivre, il n'y a pas de secret : il faut rationaliser nos méthodes de travail et flirter avec le zéro défaut tout en développant le relationnel à haut niveau ».
Bien décidé à reconquérir une crédibilité et à séduire de prestigieux partenaires, Damien Cézard a pris son bâton de pèlerin en allant à la rencontre des plus grands designers des « arts de la table ».
Une précieuse complicité s'est établi avec Yves Taralon, un décorateur très inspiré en ce moment : « Ce grand monsieur de la création m'a dit : M. Cézard, nous allons allumer un gros pétard ».
Seconde Empire et « objets dérobés »
Au moment même où la justice a prononcé le redressement judiciaire, « les Portieux » préparaient dans le plus grand secret une collection « patrimoine », une gamme inédite qui devait être révélée à l'occasion du prochain salon BIJHORCA de Paris. Cet axe de développement vient d'être confirmé par l'administrateur provisoire.
La cristallerie poursuit par ailleurs son originale collaboration avec Yves Taralon, dont la ligne « les objets dérobés », détournés sur les tableaux des grands maîtres exposés au Musée d'Orsay, a déjà connu un beau succès d'estime.
Le designer a réédité un parapluie et un éventail empruntés à Monnet, un torchon de lin inspiré par Cézanne, un paréo à fleurs blanches de Gauguin et surtout les verres à absinthe de Degas, la carafe en cristal de Fantin Latour ou le vase en opaline de cristal de Cézanne, réalisés avec finesse par Portieux.
Ces nouveaux créneaux confirment la « puissance de feu » inaugurée à Portieux en étroite liaison avec l'association « Paris Musée ». Le service Georges Sand constituait la première valeur sûre réalisée pour le compte de cette association culturelle. Paris Musées, émanation de la mairie de Paris, distribue des lignes au goût du jour dans ses luxueuses boutiques, réputées pour leur parti pris contemporains.
Cette co-production vient de se prolonger par la sortie du Galliera, inspiré de la richesse du Second Empire. Pour sortir ce service (vases, pichets et gobelets), rehaussé de motifs étoilés couleur or, la cristallerie a investi plus de 400.000 F afin d'imaginer une formule chimique et un processus capables de fabriquer un cristal rouge qui devrait faire merveille sur les tables du prochain festival de Cannes.
Export Outre Rhin
Portieux a du potentiel et entend le prouver avec des produits refuges en forme de douces arabesques comme l'alliance subtile du cristal satiné et transparent des verres « dauphins ».
La cristallerie s'est fixée un chiffre d'affaire de 16 millions pour 1992 avec un bénéfice de 2 millions, 20%` du catalogue totalisant 80% du chiffre d'affaire. A ce jour, les commandes ont été multipliées par trois par rapport à 1991, soit l'équivalent de plus de deux mois de production assurés.
Si l'époque bénie où Portieux entretenait trois boutiques à Nices, Lyon, et trois vendeuses aux Galeries Lafayette à Paris, est bien révolue, la cristallerie occupe désormais 10 représentants multicartes rémunérés à la commission. Ils couvrent l'ensemble de la France.
Quant à l'Allemagne, ses dirigeants viennent de signer un contrat de 2 millions de francs avec un importateur, numéro un de la distribution des arts de la table Outre Rhin.
Alors sursis ou hypothèque ?
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