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Mardi 5 mai 1992
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La cristallerie triple centenaire a été mise en redressement judiciaire le 3 avril dernier par le tribunal de commerce de Mirecourt. Brute, froide, étourdissante pour les verriers, cette décision rappelle de mauvais souvenirs et Semble paradoxale. Ceux qui furent au chevet de la verrerie lorsque celle-ci vivotait sans projet ni collection, lui adressent brusquement un sévère avertissement au mo'3nent-même où elle semblait avoir enfin vraiment pris la mesure d'un marché audacieux et contemporain.
Cette crise ne relève pas du hasard. Elle trouve ses racines dans l'héritage douloureux du passé, les successions bâclées, les rumeurs (in)fondées (?) de malversations jamais tirées au clair, le manque de lucidité des dirigeants successifs ou l'incapacité des pouvoirs publics à prendre en compte ce patrimoine en danger comme le fut un temps l'Imagerie d'Epinal.
Nous publions à partir d'aujourd'hui un état des lieux. Une enquête en trois parties sur la santé réelle de la cristallerie et les vraies raisons d'un faux naufrage.
« Les Portieux » : un destin de damnés en héritage
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Après trois siècles d'éclat, les syndicalistes ne cessent de repousser la fin d'une belle histoire qu'ils ont désormais appris à écrire avec des larmes.
Leur cristallerie, ils l'ont dans le ventre et ils la portent à bout me bras. Il est bien loin le temps des prodigieux records de production, les 38.000 pièces jour façonnées main par 300 ouvriers.
L'année de naissance de la cristallerie, en 1705.
Pendant deux siècles, les curés du village iront recruter des apprentis à Paris. A l'époque, l'église faisait déjà partie du patrimoine de la verrerie. Ce divin parrainage a-t-il permis à Portieux de survivre parmi 19 verreries vosgiennes et de ressusciter maintes fois au cap du troisième millénaire.
Trois siècles plus tard, le prestige du passé n'a plus le lustre espéré. Les soubresauts de ces trente dernières années ont balayé les certitudes et rapproché « les Portieux» de l'ultime précipice. A chaque fois, ils ont rebondi et enjambé le gouffre financier en démontrant que la foi dans leur verrerie et leur ferveur syndicale pouvaient surmonter les errements et les renoncements des détenteurs successifs du capital.
Laissés sur le carreau
A force de lutter pour survivre, ces hommes et ces femmes se sont forgés une conviction traduite par le cégétiste Robert Didelot, actuel chef de fabrication, verrier depuis 9 générations : « II y a une volonté politique et patronale persistante de liquider Portieux ».
La CGT et le Parti Communiste ont beaucoup contribué à l'histoire glorieuse de la cristallerie et du syndicalisme vosgien. En témoigne cette analyse un peu manichéenne mais lucide du P.C : « Le déficit de l'entreprise a été créé artificiellement par le patronat alors que la volonté et le courage des employés pouvaient permettre un redressement véritable de leur outil de travail ».
Bercé par la splendeur d'un paternalisme étouffant jusqu'en 1970, les Portieux ont mal vécu le règne de la « compagnie Française du cristal ». Yvette Grandmaire se souvient: «La CFC n'a pas su prévoir l'avenir et la concurrence de la verrerie mécanisée. Ses dirigeants ont mis la clé sous la porte et laissé 300 personnes sur le carreau en 1881 ».
Commença alors une décennie sous le signe du ballet des repreneurs. Cette période trouble s'est traduite par des occupations, des manifestations à Paris ou chez le préfet, des actions commandos, des portes ouvertes ou l'élection démocratique d'un PDG Les syndicalistes découvraient avec enthousiasme l'expérience héroïque l'autogestion ; Avec l'attaché de production promu PDG et le leader CGT secrétaire général. Comme, au Parti... Sans vraiment adopter la formule d'une coopérative ouvrière, les verriers ont vivoté avant de voter la mort dans l'âme le dépôt de bilan en juin 1983.
Les seigneurs des arts de la table
L'apprentissage des désillusions redémarre : de plans de sauvetage en résurrection annoncée, de descentes des verriers à la banque ou chez le syndic en miracle imaginaire, de pétitions pour appeler Thirion ou de flirts avec les vedettes des « Arts de la table ».
Robert Four des tapisseries d'Aubusson, pressenti, a renoncé, mais Bernardaud des porcelaines de Limoges, est venu. « En patron de droit divin... En seigneur ! » résume Thierry Leroy. « Il a remercié nos VRP pour substituer son réseau commercial. Il a certes redonné du crédit à l'entreprise, mais il n'acceptait pas la contradiction. Avec lui, notre identité s'est érodée... »
Certains repreneurs ont promis aux verriers qu'ils allaient enfin reprendre leur souffle. A chaque fois, ou presque, les pouvoirs publics ont englouti des subventions dans l'abîme d'où montait un râle persistant.
« La cristallerie n'est pas moribonde... » Et dans les moments les plus tragiques, lorsque les plus optimistes ne donnaient plus cher de la peau « des Portieux », ces idéalistes se remettaient au four pour fabriquer les services d'Hassan II, des restaurants la Tour d'Argent à Paris ou le Crocodile à Strasbourg, ou encore le suprême « Louvre» pour le bicentenaire des 7 chefs d'Etat les plus riches du monde et le « Sumo » pour l'Empire du soleil levant, berceau de la réussite... capitaliste !
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