Les déboires d’un repreneur audacieux
Jean-Charles Pascolini président de
la holding Suisse Emeraude
Poursuivis par une filiale du Crédit Lyonnais qui leur aurait consenti un prêt hasardeux, les propriétaires des cristalleries et faïenceries de Niderviller, Vallérysthal et Portieux viennent d’être interpellés par la police judiciaire.
Visés par une plainte pour « escroquerie » et « abus de biens sociaux », Jean-Charles Pascolini, président de la holding suisse Emeraude, et son fils Jean-Pierre, président d'Emeraude France, ont été interpellés à Metz, et placés en garde à vue, hier toute ]ajournée. Emeraude France compte, parmi ses filiales, les cristalleries de Vallerysthal, la faïencerie de NidervilIe et la verrerie de Portieux. L'action judiciaire émane de leur principal banquier, Altus Finance, filiale du Crédit Lyonnais, dont le nom a souvent figuré ces derniers temps dans les chroniques politico-financières.
Jean-Charles Pascolini, né en 1943 à Gubbio (Italie), est présenté comme un charmeur talentueux, toujours en limite de hors-jeu du droit des entreprises. Certaines audaces lui ont d'ailleurs valu en 1990 de se voir interdire de gérer une entreprise en France.
Devenu patron de la holding suisse Emeraude (parfums et cosmétiques), il prolongeait cependant ses activités en France par le biais de la filiale française Emeraude-France, présidée par son fils Jean-Pierre, 34 ans. C'est ainsi qu'il a pris le contrôle de la société Copetra-France (anciennement Parincos Jean-Pierre Sand), installée à Sainte-Marie-aux-Chênes et produisant notamment des parfums pour les marques Capucci et Léonard.
Faisant miroiter un extraordinaire potentiel de vente pour cette société en Russie, il aurait obtenu pour la Copreta, officiellement dirigée par Mme Brigitte Amadieu, un prêt de 200 MF d'Altus-Finance. Ce sont les dirigeants de cette filiale du Lyonnais, tardivement inquiets du bien fondé de ce prêt imprudent, qui ont déposé plainte pour escroquerie et abus de confiance. Agissant sur commission rogatoire du juge Zanoto de Paris, les enquêteurs de la brigade financière de la direction centrale de la police judiciaire de Paris ont interpellé à Metz Jean-Charles et Jean-Pierre Pascolini, ainsi que Mme Amadieu.
La nuit à la prison de Metz
Placés en garde à vue, les deux hommes et Brigitte Amadieu ont été longuement entendus par les policiers dans les locaux de la police judiciaire, à l'hôtel.de police de Metz. Alors que Mme Amadieu était remise en liberté, les Pascolini père et fils ont été présentés hier, tard dans la soirée, au parquet de Metz. Mme Gleser, substitut de procureur de la République, leur a signifié le mandat d'amener émis par le magistrat instructeur parisien avant de les écrouer, pour la nuit, à la maison d'arrêt de Metz-Queuleu. Les deux hommes seront conduits aujourd'hui par la P.J. parisienne dans le cabinet du juge Zanoto, lequel décidera de leur sort judiciaire immédiat.
Cette interpellation jette la consternation dans le monde des verriers et des faïenciers lorrains. En effet, en mai 1992, Emeraude-France a acheté la cristallerie de Vallerysthal, en 1994 la SCOP Faïenceries de Niderviller et, il y a quelques semaines, la verrerie de Portieux, dans les Vosges.
L'avenir de ces entreprises est singulièrement assombri par les actuelles déconvenues de MM. Pascolini père et fils. En effet, les responsables CFDT qui suivent de près l'affaire de la faïencerie révélaient publiquement dès octobre 1994 que «
neuf mois après la décision du tribunal de Metz, les actes de cession de l'entreprise n'étaient toujours pas signés alors qu'ils auraient dû l'être dans les deux mois après la décision du 21 janvier 1994 ». «
A ce jour, nous ne les avons toujours pas vues légalement paraphées », assurait hier un responsable syndical.
Ce retard pourrait refléter l'embarras de la justice qui a consenti la vente de Niderviller alors que la dette fiscale de M. Pascolini était, semble-t-il, dûment connue. Mais pour faire perdurer ses activités malgré son passé, l'homme d'affaires a peut-être bénéficié d'autres passe-droit que l'enquête pourrait rapidement révéler. En attendant, les salariés des entreprises lorraines du groupe Émeraude s'interrogent sur les retombées possibles des déboires de leurs propriétaires sur leurs emplois.
Le groupe Emeraude convoitait aussi Sarreguemines
En sus de Vallerysthal, Niderviller et Portieux, le groupe Emeraude a tenté, en vain, d'acquérir en 1994 la faïencerie de Sarreguemines, dont la Manufacture employait 3 000 ouvriers au début du siècle. Aujourd'hui, limitée à la fabrication de carrelage, elle n'emploie plus qu'une centaine de salariés. En septembre 1994, Jean Charles Pascolini lançait l'idée d'y créer un atelier de décoration de faïences de 2 000 m2, avec 30 emplois. «
La faïencerie la plus réputée dans le monde est celle de Sarreguemines. Je veux lui rendre le lustre du passé », déclarait-il.
Jean-Charles Pascolini mettait trois conditions à l'exécution de son projet : primo, louer 35 m2 du hall du Casino pour une durée de 23 mois à raison de 24 000 F/an pour en faire un espace permanent d'exposition vente de vaisselle et pièces de valeur. Secundo, occuper un local relais de 400 m2 pour la période transitoire de construction de la nouvelle unité. Tertio, la mise à disposition d'un terrain de 2 000 m2 à... 1 F le m2, alors que le prix fixé par les Domaines et appliqué par la ville est de 15 F.
Le conseil municipal de Sarreguemines avait attentivement examiné les propositions de l'industriel. Membre de l'opposition, Yves Utzschneider, p.d.g. de la Faïencerie de Niderviller, n'avait pas pris part à la discussion, ni au vote, mais ses collègues opposants avaient soutenu le dossier. «
Vous ne pouvez pas, d'un revers de main, prendre la responsabilité de faire échouer ce projet », lançaient-ils au maire de l'époque, Robert Pax. La majorité avait cependant privilégié la prudence en repoussant finalement le dossier de Jean-Charles Pascolini.
Niderviller et Vallerysthal : Les salariés dans l'expectative
Les employés de la cristallerie de Vallerysthal et Portieux (les deux sites forment aujourd'hui une seule société) et de la faïencerie de Niderviller ont appris hier matin avec stupéfaction la mise en garde à vue de Jean-Charles Pascolini, p.d.g. de la holding suisse Émeraude, principal actionnaire de ces deux entreprises. Silence dans les rangs : dans l'expectative, les salariés ne tiennent pas à s'exprimer. « On ne sait rien », indiquent-ils à la faïencerie. «
Nous sommes là pour accueillir les clients, vendre la marchandise, et pas pour commenter les déboires de notre patron », déclarent-ils à Vallérysthal. Tout juste se risquent-ils à avouer leur inquiétude, « forcément ».
Les deux sociétés avaient été reprises en 1992 et 1994, après leur dépôt de bilan. Après avoir évité la fermeture, les employés ont depuis repris espoir. Aujourd'hui, ils craignent pour l'image de marque de la cristallerie et de la faïencerie... et pour leur emploi.
Yves Utzschneider, p.d.g. des deux sociétés lorraines, se trouvait hier dans les bureaux de la faïencerie : «
J'ai appris la garde à vue ce matin. D'après ce que je sais, ni Niderviller, ni Vallerysthal, ni Portieux ne sont concernés, si ce n'est que les tribunaux de Metz et Mirecourt ont confié ces trois sites à M. Pascolini. Je ne me sens pas concerné non plus. Cent vingt personnes travaillent sur les trois sites. Il s'agit de préserver leur emploi, l'outil de production », déclare-t-il. En fin de matinée, M. Utzschneider a réuni le personnel pour l'informer de la situation.
Emeraude : un empire du luxe
La prestigieuse adresse de la société Émeraude France, sur les Champs-Élysées, ne dément pas sa vocation : l'industrie du luxe. D'abord axée sur la production et la commercialisation des parfums made in France, le groupe présidé par Jean-Pierre Pascolini, 34 ans, s'est récemment diversifié en Lorraine avec la reprise, pour ne pas dire le sauvetage, de trois cristalleries ou faïenceries : Vallerysthal, en 1992 ; Niderviller, en 1994 ; et, tout récemment, Portieux. Auparavant, en 1990, Émeraude France avait posé le pied en Moselle en rachetant à Sainte-Marie-aux-Chênes, avec le groupe suisse Copetra, son principal actionnaire, la parfumerie Jean-Pierre Sand. Devenue Copetra France, sous la direction de Brigitte Amadieu, qui est également administratrice d'Emeraude France. L’usine de Sainte-Marie-aux-Chênes constitue, depuis lors l'outil industriel du groupe.
Emeraude France est en réalité le bras armé de la holding suisse Émeraude, présidée par Jean-Charles Pascolini, 52 ans, le père de Jean-Pierre. Dans les faits, père et fils dirigent les unités françaises de concert. Ce n'est un secret pour personne que la politique de l'ensemble du groupe est impulsée par Jean-Charles, à qui la justice a interdit de gérer une entreprise sur le territoire français. Commentant la reprise des entreprises lorraines par Émeraude France, Jean-Charles Pascolini expliquait, en 1993, la nécessité de créer un véritable pôle français du luxe réunissant les industries du cristal et du parfum afin de faire face aux concurrences étrangères.
De fait, le groupe Émeraude semblait ces dernières années en passe de réussir son pari. La reprise de la verrerie de Portieux, il y a un mois, s'inscrit d'ailleurs dans une bonne logique de complémentarité avec la production de la cristallerie de Vallerysthal.
Émeraude doit toutefois, comme tous ses concurrents, faire face à la crise profonde qui bouleverse depuis plus de dix ans toutes les activités du luxe. De 240 millions de francs en 1991, le chiffre d'affaires du groupe en France est passé à 192 MF en 1992, et à 81 MF en 1993. Il est en outre soumis à toutes les turbulences monétaires, réalisant plus de 60 % de son activité commerciale à l'exportation en direction d'une bonne soixantaine de pays. Dans ces conditions, Jean-Charles et Jean-Pierre Pascolini avaient trouvé un précieux bailleur de fonds dans Altus-Finance, la filiale du Crédit Lyonnais qui détenait, en 1993, 49 % du capital d'Émeraude France.