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10 juillet 1971

Aux verreries de Vallerysthal : l’épreuve de force est engagée. Grève illimitée avec occupation de l’usine.

Le personnel de l'usine

M. MESSMER, ministre, recevra les délégués syndicaux lundi matin

Il n'y aura pas de feu d'artifice à Troisfontaines-Vallérysthal, au soir du 13 juillet. La manifestation a été annulée par la municipalité en raison de l'annonce de la fermeture des Verreries de Vallérysthal à l'échéance du mois de novembre. Comme on pouvait s'y attendre, les syndicats ont réagi à cette dernière nouvelle avec vigueur. Et hier, à 13 heures, une grève illimitée a été décidée à l'unanimité des 362 personnes concernées, ouvriers, employés et cadres de l'entreprise.

Il s'agit là d'une première décision rentrant dans le cadre d'un vaste plan d'action qui, selon les syndicats, doit amener le patronat des verreries à revoir certaines questions avant d'orchestrer ce qu'ils qualifient de « liquidation » pure et simple.

M. FAUVEAU pendant une allocution à ses côtés M. HEPTIG
M. FAUVEAU pendant une allocution à ses côtés M. HEPTIG

L'épreuve de force a commencé hier à 12 h 30, heure à laquelle la C.G.T. avait organisé un meeting. M. Fauveau, secrétaire départemental de l’Union-C.G.T. en fut le Principal orateur. Devant lui, la lettre envoyée par la direction à chaque membre des Verreries de Vallerysthal.

A. la lumière de l'analyse faite par les syndicats sur les raisons profondes qui sont à l'origine de la situation présente, on comprend qu'elles différent nettement avec celles avancées par le patronat. Nous voulons citer un exemple. Dans le communiqué de la direction, il est stipulé que la fusion de l'entreprise avec d'autres usines du groupe de la Compagnie française du cristal n'est absolument pas à l'origine de la décision qu'elle était amenée à prendre, mais que cette dernière trouvait des motifs dans lui ensemble de faits conjoncturels. Or à cette question, les syndicats n'ont pas la même réponse et disent tout haut que les concentrations se font sur le dos des ouvriers. Par ailleurs, les organisations des travailleurs réfutent les arguments patronaux, tels que l’instabilité du personnel. Pour elles, le personnel était instable parce qu'il était mal payé. Le patronat a toujours refusé de moderniser l'usine, de lui donner des structures répondant aux nouvelles exigences. En somme, d'après elles, les solutions de facilité ont été choisies, sans faire grand cas de la sécurité future des ouvriers dans l'entreprise. Tel fut l'essentiel des propos du porte-parole de la C.G.T.

La grève et l'action décidées à l'unanimité

Ils sont attentifs

M. FAUVEAU, quand il procéda à l'énumération des questions que les travailleurs étaient en droit de se poser dans le cadre de cette affaire, était entouré de M. Roger HEPTIG, délégué C.G.T. des Verreries de Vallerysthal, et obtint l'accord de M. Gabriel Schleiss, délégué C.F.T.C., et du représentant de la C.G.C. Au préalable, le représentant de la C.F.T.C. a voulu éclaircir deux questions d'ordre pratique qui conditionnaient la mise en route de l'action.

Après cela, la grève fut décidée à l'unanimité. Les ouvriers votèrent à main levée. Aucune abstention, aucune voix contre n'ont été enregistrées. Ils montraient ainsi leur accord avec l'argumentation syndicale. Ils acceptaient également que la grève soit assortie de l'occupation de l'usine.

La manifestation

Voici le schéma de l'action engagée : pendant les discussions qui marqueront les prochains jours du conflit, les syndicats demanderont : le maintien des installations existantes, les moderniser au cas où l'industrie du verre possède encore un avenir sur le marché, ce qui est certain selon les syndicats. Dans une autre perspective, Ils demandent que la reconversion soit assistée de manière à ce que la totalité du personnel soit réemployée dans la nouvelle activité et que par ailleurs la période transitoire n'engendre aucune perte de salaire.

La grève au départ est illimitée et, comme nous l'avons dit, l'usine est occupée par un piquet de grève chargé de veiller à la sécurité des installations. Seuls M. Antoine Stenger, directeur, et sa secrétaire, peuvent prendre possession de leurs bureaux, afin de maintenir les relations de l'entreprise, avec l'extérieur. Par contre, le départ des commandes est interrompu. Les matières premières pour la fabrication ne seront pas prise en compte durant la grève. Tous les matins se déroulera une réunion de concertation qui peut avoir un caractère paritaire selon les cas. C'est au cours de ces prises de contact que seront prises les décisions quant au maintien de l’action ou à la définition des aménagements qui s'avéreront nécessaires selon l'évolution de la situation.

Entrevue avec la direction

Dês que le programme des syndicats fut connu et approuvé, les représentants de ces derniers demandèrent une audience à M. Antoine Stenger, directeur des Verreries de Vallerysthal. L'audience fut accordée. Le directeur enregistra les argumentations syndicales et déclara qu'il allait les transmettre à la direction générale. L’entrevue a duré près d’une heure. Pendant ce temps le personnel s'était rassemblé devant le bâtiment de la direction. Il convient de souligner qu'il ne se prêta à aucune manifestation déplacée.

Des petits groupes se sont formés et les commentaires allaient bon train. Ce qui est significatif, c'est la prise de conscience qui s'est faite face à la nouvelle de la fermeture. Il y a quelques semaines, la décision de mettre tous les ateliers à quarante heures par semaine avait inquiété les verriers. Ils avaient protesté contre ce fait par une série de grèves et finalement ils se remirent au travail. Espérant qu'il ne s'agissait là que d'une période difficile à passer.

Car, par ailleurs, ils savaient que les carnets de commandes se remplissaient facilement. « En aucun cas, disaient-ils, l'éventualité que l'on nous impose aujourd'hui n’était envisagée.

« Nous n'enfermerons pas notre directeur dans son bureau. Dans notre malheur, nous désirons rester dignes et agir en hommes adultes. Mais nous voulons aussi que les pouvoirs publics nous entendent, qu’ils jouent leur rôle d'arbitre en tenant compte des problèmes humains qui se posent à nous. » Ici, un père de famille discute avec un autre ; des jeunes sont là aussi. Les mines sont soucieuses, mais elles sont aussi marquées par la détermination. On a l'impression que l'on sait que l'heure où l'on joue la dernière carte est arrivée. Ces hommes, ces femmes ont des atouts, leurs qualités dans l'exécution d'un travail pénible, leur conscience professionnelle. Ils sont peinés parce qu'ils pensaient qu'ils pourraient se consacrer à la fabrication du verre jusqu'à la fin de leur vie de travail. Ils pensaient que l'usine resterait à eux. La conjoncture, c'est quoi ? Le verre se vend bien pourtant. Questions naïves parfois, mais dont le sens possède seul souci d'une sécurité à maintenir au sein d'un foyer, au sein d'une famille. « Nous préférons lutter dès maintenant plutôt que de nous retrouver au mois de novembre sans solution, sans alternative », ont-ils dit.

Un défilé jusqu'à la mairie

Le personnel angoissé

A l'issue de l'entrevue avec M. Stenger, M. Fauveau, M. Heptig et les autres délégués annoncèrent qu'ils s'étaient mis d'accord sur un cahier de revendications commun. Ils venaient de le présenter au directeur. Ils invitèrent le personnel a défiler dans la rue jusqu à la mairie de Troisfontaines, où ils espéraient présenter leurs doléances et leurs problèmes à M. Jarrige, député-maire. Le cortège se forma, attirant les habitants sur le pas de leurs portes. En arrivant devant le bâtiment officiel, les 362 ouvriers de Vallerysthal chantèrent « La Marseillaise ».

Les délégués, en l'absence de M. Jarrige, ont été reçus par M. Bertin, son adjoint. Ils exprimèrent leur volonté de constituer une association de soutien. Par là, ils voulaient dire qu'ils invitaient tous les maires de la vallée de la Bièvre et ceux qui administraient des communes d'où étaient originaires les ouvriers, à se joindre à l'action. De même, cette action syndicale a pour objectif, ces prochains jours, de sensibiliser la population et créer un front dynamique pour empêcher la fermeture de l'usine.

Entrevue avec M. Messmer lundi matin

On sait que M. Pierre Messmer, ministre d'Etat, maire de Sarrebourg, recevra les délégués syndicaux lundi matin à 8 h 30, en l'hôtel de ville du chef-lieu d'arrondissement.

Hier, les délégués syndicaux ont demandé à l'ensemble des ouvriers, employés et cadres touchés par la prochaine fermeture de les accompagner a cette entrevue. On peut donc supposer que dès lundi matin l’action débordera sur Sarrebourg. L'objectif naturellement n'échappe à personne. Syndicats et personnels ne cachent pas qu'ils veulent obtenir des pouvoirs publics toutes les garanties nécessaires pour le maintien de leurs occupations à Vallerysthal dans le domaine du verre ou, le cas échéant, dans une autre entreprise se consacrant à une production nouvelle. Le cahier de revendications expose clairement les buts. On va donc maintenant discuter pour trouver une solution à un conflit ayant pris hier une nouvelle ampleur.

Echos d'une première journée de grève

La génération des KOLOPP...

MM. Edmond KOLOPP et Gustave APPREDERISSE
MM. Edmond KOLOPP et Gustave APPREDERISSE

Devant la salle où se tient le meeting qui va tout déclencher, deux hommes discutent de l'affaire : Edmond Kolopp, de Sitifort, Gustave Appréderisse, de Walscheid. Ils ont soixante ans passés et plus de 46 ans de présence aux Verreries de Vallerysthal. Ils ont tous deux le visage buriné des vieux verriers.

« Que nous arrive-t-il à quelques mois d’une retraite que nous attendons avec impatience ? Nous ne comprenons pas comment cela a pu se faire. La qualité de notre travail devait nous garder à de ces malheureuses péripéties.»
Edmond KOLOPP est un cas. Son grand-père Nicolas participa à la création de l'entreprise en 1832 ; son père Joseph y travailla toute la vie. Lui y travaille encore et son fils Bernard également. Outre les problèmes qui surgiront ici quand l'usine sera fermée, Edmond Kolopp est également touché sur le plan sentimental. Quatre générations de Kolopp ont fait ou font encore « de la belle ouvrage » à Vallerysthal. Il en est fier, et l'éventualité d'une fin prochaine de la production lui emplit le coeur de tristesse. Il espérait voir ses petits-fils prendre le chemin du four et gagner honnêtement leur vie à la sueur de leur front car, dit-il, « il fait très chaud devant un four... et la sueur, ça ne manque pas… » On le croit sans peine.

Louis Belintani, 15 ans,
ne sait pas ce qui se passe

Luois BELINTONI

A Vallerysthal fonctionne un centre d'apprentissage que fréquentent des jeunes quittant l'école à 14 ans. Louis Belintani a 15 ans. Il n'est pas très grand et a gardé un visage d'enfant. Hier à la sortie de l'usine, il nous dit : « Je voulais devenir verrier, mais peut-être que cela n'ira plus maintenant. J'en discuterai en famille, on verra bien ce que l'on décidera quant à mon avenir, si ici tout est vraiment fini. Quant au reste, pourquoi tout cela, je ne sais trop ce qui se passe ? »

Louis Belintani est le plus jeune membre du personnel. Il habite à Lixheim et vient tous les matins avec un car de ramassage des ouvriers.

Les bâtiments de l'usine pourraient être repris par une entreprise allemande… ou française.

On disait hier à Vallerysthal que la direction de la verrerie était actuellement en pourparlers avec une entreprise allemande qui n'a rien à voir avec le verre et à laquelle elle pourrait céder les locaux et les terrains. Cependant, les syndicats craignent que cette industrie nouvelle ne puisse reprendre la totalité du personnel alors qu'ils insistent pour un reclassement général sur place au cas où ces tractations aboutiraient.

On disait par ailleurs qu'un Industriel alsacien s'intéressait lui aussi aux locaux pour y transplanter une fabrication elle aussi étrangère au verre.


Passons au 11 juillet 1971
Variations De Cristal