A la Verrerie comme dans beaucoup de villes ces constructions sont loin d'être en osmose avec la qualité de vie, qui, ici, devrait être empreinte de tranquillité, puisque perdu au milieu des forêts dégageant la chlorophylle bienfaisante.
Propre à apaiser les esprits belliqueux, la forêt qui entoure la Verrerie ne fait qu'édulcorer la vie morne qui déroule ses jours sans fin dans d'étranges "cages à poules" imposées aux Verriers depuis 1967.
Eux, si calmes dans leurs cités aux murs épais ; ou seuls les murmures filtraient au travers des portes faites de planches épaisses que maintenaient closes d'agrestes clenches en fer, eux, soudain, sont devenus les habitants de ces boîtes en carton où les sons - qui ne connaissent pas les règles de la courtoisie - semblent s'échapper par tous les orifices mis à leur disposition, pour agresser, soit le voisin du dessus, soit le voisin du dessous, soit les deux ensemble.
C'est d'abord par les conduits d'aération se terminant dans la cuisine que se transmettent les gargouillis des chasses-d'eau en furies. Il s'agit d'un concert gouleyant d'une rare qualité, et les voisins du "dessous" sont toujours aux premières loges, heureux moments d'une détente bien mérité. Mais ce n'est pas tout : les conversations un peu appuyées des voisins que vous entendez "presque comme si vous y étiez". Involontairement vous prenez part aux scènes de ménages. C'est très agréable en même temps qu'instructif, si si, demandez le programme ! Et que dire de la télé du "bon voisin" un peu dur d'oreilles qui vous envahit journellement, et le chien qui dévale les escaliers alors que sa laisse traîne à terre en frappant les barreaux de la rampe en fer. Et ce même chien qui tapisse les pelouses de ses excréments sans que les maîtres s'en occupent. Et la voisine qui, pour "faire sa chambre" secoue ses tapis au-dessus de votre fenêtre ouverte, vous envoie ses "minous". Etc.
C'est ainsi que les H.L.M. sont souvent les vecteurs - involontaires, bien sûr, personne ne pouvait penser à ces inconvénients - du stress des populations venues s'entasser-là.
Serrées comme les branches composant d'un balai de bouleau autour de son manche en bois, les nouveaux locataires étouffent déjà dans ces habitations "qu'il fallait bien construire", en remplacement des cités délétères aux yeux de la commission d'hygiène venue inspecter les lieux, après le passage de l'épidémie de poliomyélite.
Ainsi, le problème résolu d'un côté rebondi de l'autre comme balle de ping-pong entre deux raquettes.
Supprimer quelques nuisances, cela est honorable, les remplacer par des nuisances plus fortes - tout en étant pas du même acabit - cela est déjà plus discutable, de sorte que, ce que les verriers ont gagné en salubrité, ils l'ont perdu en convivialité, pour toujours !
L'âme de la Verrerie s'en est allée au gré des vents des plaines. Les verriers "engoncés" dans leurs blocs de béton ainsi que dans une veste trop étroite, se sentent épiés de toutes parts.
Une réflexion, souvent entendue à l'occasion d'une visite d'amis, ou de retour du marché, cela se rejoint, nous est livrée telle quelle :
- Mais qu'est-ce qu'ils ont à nous regarder comme ça, derrière leur carreaux, ceux-là ?
La majorité des habitants vivant en H.L.M., lorsqu'ils sont de retour chez eux après avoir effectué des achats dans un magasin, ou lorsqu'ils reçoivent "du monde", sont surveillés par d'innombrables paires d'yeux appartenant aux locataires désœuvrés, dont les faces collées aux vitres - pas toujours bien nettes -, les empêchent de voir les nouveaux arrivants, ou ce qui ce descend des coffres des voitures. Un passe-temps comme un autre, et qui ne coûte rien.
C'est une belle mentalité, les rumeurs vont bon train. Ainsi, bien à l'abri derrière leurs carreaux, les langues tournent comme les ailes d'un moulin dans la tempête de l'humeur des gens :
- T'as vu celui-là ? la "dégaine" qu'il a ? Où c'est qui z'ont enco été traîné ? Y diront enco qui z'ont rien à s'foutte su' l'cul, et ça "foinge" du matin au soir ! C'est toujours au bistrot !
- Ah ! oui ! Et l'aut'e-là, j'sais pas comment qui fait, toujours "fringer", faut oir, et y parait qui va 'oir la mère, c'est quand même malheureux, on aurait jamais dit ça d'celle-là ! En plus, ça "bouffe" le pain des aut'es et ça travaille pas. J't'en foutrais moi ! Ah ! qu'elle époque ma chère !
Voilà un aperçu des "cancans" journaliers que l'on peut entendre à la Verrerie de Portieux. Ne vous y trompez pas, tous en sont la cible. Toute cette médisance est apparue avec les H.L.M. - enfin presque - où les habitants dominent, depuis leurs étages, les nouvelles rues tirées au cordeau, et si bien goudronnées qu'on les dirait "gomminées" comme les cheveux des jeunes des années soixante. Les rues sont bordées de parkings où sont rangées les voitures des locataires. "Y a qu'à ouvrir les yeux et r'garder ceux qui descendent de leur bagnolle".
S'ennuyant mortellement dans leurs appartements "clarteux" à en faire mal aux yeux, un bon nombre de locataires passe une partie de la journée à observer le comportement de leurs congénères qui vaquent, insouciants, à leurs occupations quotidiennes. Ces mêmes personnes rencontrées dans l'instant qui suit dans le "couloir", vous regardent en souriant aimablement :
- Alors, on a fait ses courses ? Je 'ois que vous êtes allé "au Leclerc" c'est bien ! Hein ! J'le dis toujours à mon homme, c'est vrai qu'c'est pas cher, en tous cas, moins cher qu'ailleurs, pas vrai ?
Poursuivant votre chemin sans faire attention à ces banalités, il ne vous reste plus qu'à souhaiter poliment le "bonsoir" à vos "agresseurs", tout en vous disant intérieurement :
- Mais de quoi j'me mêle ? ...
Voilà les joies de la vie en H.L.M. à la Verrerie de Portieux, et certainement ailleurs. Ce sont de bien petites choses, il faut en convenir, mais cependant ces "petites choses", comme vous dites, mises bout à bout finissent par emplir la coupe qui ne tarde pas alors à déborder, inondant de ragots délétères la vie quotidienne des résidants de la Verrerie. Toutefois, les nuisances dont nous venons de parler ne seraient rien si d'autres ne venaient si ajouter insidieusement, rendant la vie communautaire en H.L.M. presque impossible.
De-là des rancunes profondes naîtrons, ce ne sera plus la vieille Verrerie "presque" tranquille que les verriers ont connu du temps des "râdis", mais une Verrerie emplie de suspicion où un grand nombre d'individus se côtoient "parce qu'il le faut" en faisant semblant de vivre en bonne intelligence, ce qui, d'ailleurs, n'est pas toujours réussi.
Voici encore d'autres raisons à cela : - Les enfants qui jouent aux "chiques" sur le carrelage de la cuisine rendent fou les locataires du dessous. Essayez de résister, vous vous boucherez bientôt les oreilles pour ne plus entendre les chiques courir sur le carrelage. Manque d'isolation, en fait, il n'y en a pas du tout !
- Les matins, il est pratiquement impossible (heureusement pas partout) d'ouvrir une fenêtre, la voisine du dessus, en "bonne ménagère" - plutôt mégère que ménagère - vous envoie les "raclures" de son balai sur le nez, le vent se chargeant de véhiculer une bonne partie de tous ces petites bestiolles dans votre intérieur. Convivialité chérie, où es-tu ?
- Le chien laissé seul pour une soirée qui aboie à s'enrouer le "gosier" ; c'est très amical.
- Les escaliers du couloir toujours lavés par les mêmes personnes, bonjours les engueulades !
- Les portes de ces mêmes couloirs toujours ouvertes, surtout l'hiver, manquent souvent de carreaux cassés par quelque uluberlu.
- Les caves ou la moindre chose entreposée est disparue dans les jours qui suivent, n'incitent pas les locataires à faire preuve de mansuétude à l'égard des voleurs qui, ici, semblent proliférer à une rare vitesse.
- Que dire encore des tronçonneuses matinales qui ronflent "plein-pot" sous les fenêtres des habitants endormis, sans tenir compte de l'heure légale.
La liste des griefs pourrait être étendue à l'infini, nous arrêterons volontairement ici l'énumération des sources d'ennuis propres à provoquer des histoires de voisinage dans les H.L.M..
C'est une des nouvelles caractéristiques de la vie moderne où, entasser les uns sur les autres, les malheureux locataires doivent mutuellement se supporter "bon gré mal gré".
Dans le pays dévasté, défiguré, méconnaissable, les verriers vivront pratiquement trois années dans le bruit des bulldozers, dans la poussière et le fracas des cités qui s'écroulent, engloutissant les derniers souvenirs des anciens qui regardent, amères, la transformation inéluctable de leur pays.
Aujourd'hui, en 2003, soit 36 ans après la construction des premières H.L.M., les autochtones sont confrontés à toutes sortes d'ennuis (ou d'améliorations) qui n'étaient pas le lot quotidien des habitants des cités jugées insalubres par les pouvoirs publics.
1°) Le chauffage collectif que "personne n'a désiré" (car presque tous les verriers se chauffaient au bois), est aujourd'hui le bienvenu pour la plupart des habitants, qui saluent haut et fort l'initiative de l'O.P.A.C. en matière de rénovation de l'habitat : chauffage central au gaz, isolation, pose de portes blindées protégeant l'accès aux caves et, pour conclure, pose de fenêtres avec double vitrage.
Évidement, toutes ces transformations ne peuvent se concrétiser du jour au lendemain, chaque logement demande en moyenne 1 ou 2 mois de travaux avec les contraintes que cela impose à l'occupant qui, souvent, "craque" devant "le bordel que foutent les ouvriers", surtout en hiver. J'en ai vu pleurer de désespoir, d'autres, plus malins, attendent qu'un logement rénové se libère, alors, lorsque cela est possible, ils en profitent pour déménager dans un logement "tout confort", eux n'auront pas subi les affres des travaux. Mais le loyer sera augmenté en conséquence, il faut choisir.
2°) Les bruits de voisinage dérangent énormément de locataires. Ceci est du à un manque total d'isolation phonique. Seuls les plafonds des caves possèdent un semblant d'isolation. Ce qui n'empèche pas les locataires des appartements du rez-de-chaussée, d'avoir en permanence les pieds glacés, surtout en hiver. Les verriers disent souvent dans ces cas là "j'ai les pieds comme des museaux d'chien !".
3°) Les vols dans les caves. Il se passe peu de semaines sans qu'il y ait une effraction. Les habitants n'osent plus entreposer de denrées dans les caves pas assez protégées. Reconnaissons que depuis la pose de portes blindées pour protéger l'accès aux caves, les vols ont légèrement diminués dans les sous-sols des verriers.
4°) Le "village nègre formant une ceinture autour de la Verrerie d'avant" a disparu, seulement, il a tendance à ce reconstituer aux abords des bûchers - celliers - encombrés de tas de bois déposés-là tout au long de l'année, comme aux plus beaux jours des cités. Pour les pelouses, c'est le même problème. Les longues rangées de stères de bois ne sont pas faits pour édulcorer le paysage. Loin s'en faut.
5°) La Verrerie avec ses H.L.M. est le point de ralliement d'une pléthore de miséreux, de chômeurs venus de différents horizons, envoyés-là par l'administration qui préfère reloger ici ses locataires en difficultés - car le loyer n'est pas très élevé -, plutôt que de les laisser dans d'autres villes où le loyer coûte beaucoup plus cher.
A tel point que la Mairie s'en est inquiétée et a fait paraître dans les quotidiens régionaux quelques articles bien sentis ; elle a également informé la direction des H.L.M. que :
"Ces familles perturbant quelque peu la tranquillité du voisinage, le conseil municipal demande à l'OPAC de bien vouloir tenir compte des avis formulés par le Maire ou le premier adjoint sur les demandes de logements".
6°) Enfin, et c'est peut-être le plus important, l'esprit convivial de la vieille Verrerie est totalement disparu, avalé par l'estomac grouillant des H.L.M. qui a gobé comme un ogre affamé la "bonne franquette", "les Couarôge" et l'âme de la Verrerie, laquelle en fut toute déboussolée. Si, si, je vous le jure !