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Suivante : Les Verriers de Portieux élisent leur direction

 
Enfin quelque chose de concret !

21 avril 1982

Les verriers se sentent soulagés. Enfin quelque chose de concret. Houra, houra ! Après toutes les angoisses passées, les verriers (dont je fais partie) vont enfin retrouver leur calme. D’autant plus que le vendredi précédant le 4 avril, la Compagnie Française du Cristal accepte de céder la totalité de ses locaux pour le franc symbolique à la nouvelle
« Société des Arts de Portieux (S.A.P.)».

C’est un très grand jour pour les verriers qui viennent d’hériter de tous les biens appartenant à la C.F.C., à partir de cet instant historique, ils sont détendeurs du patrimoine de la Verrerie de Portieux. Du patrimoine légué par leurs ancêtres. Même l’église leur appartient ; elle qui fut construite par les patrons et inaugurée en 1900, pour abriter les fidèles trop nombreux pour continuer à exercer leur culte dans de bonnes conditions, dans leur vieille chapelle devenues trop petite pour la foule des croyants de l’époque. Extrait du « Cri du Verre » du même auteur : « Après les joies de la bénédiction des cloches de l'église le 27 août 1900, la fête sera encore plus grande pour la population le 17 septembre de la même année (1900). Ce jour sera celui de la bénédiction de cette église. »

Sorti pour quelques instants de la nouvelle collection baptisée "Flora", ce verre à jambe ourlé d'un pavot, symbole du printemps de la Verrerie, avec un "V" majuscule

Avec 255 salariés actionnaires démarrage le 30 avril pour « Les Arts de Portieux »

Une ambiance détendue, des visages souriants dans les locaux de la Verrerie-de-Portieux où tout le personnel se prépare activement à l’inauguration le 30 avril de la nouvelle société «Les Arts de Portieux». Certains n'osent pas encore se réjouir, pourtant la bataille a été gagnée après plus de quatre mois de lutte : Portieux vivra. Mais un autre combat est déjà commencé, celui qui doit redonner à l'entreprise la place et la réputation uniques qu'elle avait acquises dans le monde entier.

« Nous voulons être les petits Japonais de la verrerie française, reconquérir le marché national et international», déclare en souriant (qu’il en profite) M. Claude Becker auteur du plan de relance de la Verrerie-de-Portieux. C'est avec optimisme que les 255 ouvriers, aujourd'hui actionnaires de leur société «Les Arts de Portieux», préparent l'inauguration. Pour l'instant, il s'agit de régler les problèmes de la maintenance, de réorganiser le travail puisque de nouvelles machines vont être mises en service.

Le 29 avril 1982 afin de repeindre les façades les verriers deviennent peintres en bâtiments... poseurs de moquettes pour changer les tapis de sol des anciens « Grands bureaux », cela pour que les nouveaux dirigeants s'y sentent plus à l'aise. Le travail du verre attendra encore un peu. Il est plus urgent de « redorer ce qui se voit le plus » mais il faut également «effacer les marques d’un temps révolu sur les vieilles pierres de l’usine», alors on change de métier pour quelques jours, n’importe qui fait n’importe quoi. Bref !

Ils seront sans doute les cinq responsables du Directoire de la nouvelle société "Arts de Portieux". De gauche à droite : Michel Giraud, Claude Becker (futur président), Robert Didelot, Renée Leroy et François Georges. Ils affirment :

"Nous avons conquis notre liberté"

Les nouveaux petits Japonais
Michel Giraud Claude Becker (futur président) Robert Didelot Renée Hingray épouse Maxime Leroy  François Georges

Les objectifs sont réalistes : si les verreries étaient en perte de vitesse, c'est parce qu'elles se cantonnaient trop dans les articles classiques et se heurtaient à la concurrence des produits faits mécaniquement (?). Le projet de Portieux : retourner aux matières du passé, comme les opalines ou le cristal mal fin (?), et de créer de nouveaux objets. L'entreprise produira des vases, des verres de formes nouvelles, des lampes, mais aussi des articles de salles de bains. On prévoit, dès janvier 1983, de renouer avec les collections de bijoux en verre. Portieux pourrait encore s'associer avec des entreprises textiles, comme Jacques Esterel, pour lancer une gamme de coordonnés vosgienne.

Avec audace, les «Arts de Portieux» investissent dans de nouveaux fours (ça sera une très bonne chose pour l’avenir) et entreprennent d'améliorer la qualification de leurs employés pour qu'ils deviennent polyvalents.

Lundi prochain, M. Claude Becker proposera au ministre du Travail des stages de formation, certains en Suède, en Suisse et en Allemagne, afin de retrouver les techniques anciennes disparues en France.

Utopie de dirigeants aveuglés par leur nouvelle passion : « sauver la verrerie ! » Un stage en Suède fait rêver les verriers incrédules. Comment une usine qui « redémarre », qui cherche sa voie, qui n’a aucun moyen financier pour assurer sa pérennité, compte-t-elle faire pour mener à bien se projet ambitieux ? Qui va « casquer ? » Comment les pouvoirs publics ont-ils pu gober cela ?

Pour la CGT et les verriers de Portieux mes collègues de travail, "construire le changement c’est garantir le progrès économique et social". Il est certain que c’est un plus pour y arriver. Mais comment et de quel changement parlons-nous ? Pas de commandes et autant d’effectifs est un suicide collectif. Comment concilier cette équation ? A priori c’est impossible. Poursuivons pourtant notre route. L’avenir dira si nous avions, si j’avais raison de rester dans le métier du verre.


Un esprit nouveau règne sur l'usine, un dialogue permanent doit s'engager entre les dirigeants et les ouvriers (on croit rêver !).

Quatre mois de lutte et un directoire aujourd'hui

Une nouvelle société «Les Arts de Portieux» est née des ruines de l'ancienne verrerie qui appartenait au groupe de la Compagnie Française du Cristal (CFC). Quand le 18 décembre dernier la CFC dépose son bilan, la Verrerie-de-Portieux est menacée de fermeture. Les ouvriers, mis en chômage technique, occupent l’usine à l'appel de la CGT jusqu'au 3 janvier, à la fois pour protester contre la politique de démantèlement de la CFC et protéger les machines et le stock.

La lutte est alors engagée pour la sauvegarde de l'emploi : pendant quatre mois, de nombreuses manifestations, des occupations, des journées «portes ouvertes», des rencontres entre le CIASI (Comité Interministériel d'Aménagement des Structures Industrielles ) et les syndicats CGT et CGC de l'entreprise. Enfin, une solution est trouvée : Claude Becker, ancien cadre de la CFC, présente un plan de sauvetage qui reprend les propositions des deux syndicats. Le ministère de l’industrie accepte ce plan le 3 avril.

La CFC cède pour le franc symbolique l'usine, les terrains et les bâtiments à la nouvelle société. La première partie du capital de cette société «Les Arts de Portieux » est constituée par le stock évalué à 6 millions de francs. Il sera revendu à la CFC qui s'engage, en outre, à donner du travail en sous-traitance pour une valeur de 10.5 millions de francs.

Le reste du capital vient du versement des indemnités du personnel que l'ASSEDIC aurait données si l'usine avait fermé. Les 255 salariés sont donc actionnaires d'une société anonyme au capital de 8 millions de francs.

Aujourd'hui se tient à 16 h 30 la première assemblée générale des actionnaires qui va élire un comité de surveillance et un directoire de cinq personnes. On parle déjà de MM, Michel Giraud, François Georges, Robert Didelot, de Mme Renée Leroy et de M. Claude Becker comme président de cette direction collégiale.

L'inauguration officielle se tiendra le 30 avril, suivie le lendemain d'une fête puisque la CGT organise son premier mai départemental dans l'usine. L'Art de la Verrerie, trois fois centenaire, va revivre à Portieux.