Déjà, juste avant de quitter leur travail, qui s’achève normalement à 14 heures, je constate, que les verriers, semblent plus heureux que d’habitude. Il y a une bonne raison à cela, la journée de labeur est écourtée en raison de l’événement. Seulement, si la journée est écourtée, c’est pour cette noble cause qu’est le pot de l’amitié, ici organisé très convivialement, dans une salle attenante aux ateliers de finitions, par l’administration, en l’honneur du récipiendaire, Claude Didon. Invitée à relater l’événement d’exception, la presse est présente pour cette occasion unique.
L’ensemble du personnel employé à la verrerie est présent. Non, pas tout a fait ! Pendant son discours à l’adresse de notre ami Claude, M. Jean Jacquet remarque l’absence surprenante d’un ancien « ouvreur de grande place », pourtant convié à la cérémonie qui se déroule, en présence de la direction au complet, dans une ambiance très familiale.
les prestigieuses flûtes à champagne « Ritz » fabriquées à Portieux
Photographie © Gérard TRIBOULOT mercredi 9 avril 2003

Car nous sommes effectivement entre amis. Et pour recevoir ces amis on décore la maison ; les fleurs sont sur la table, elles côtoient les petits gâteaux et le champagne prêt à couler, à la santé de Claude Didon, dans les prestigieuses flûtes à champagne « Ritz » fabriquées à Portieux, et adoptées par le célèbre palace très couru du même nom de la place Vendôme, à Paris. Une référence de plus pour la non moins célèbre Cristallerie de Portieux. Une satisfaction et succès de plus pour Claude Didon !
Les verres Ritz sur un dépliant envoyé par le célèbre palace de la place Vendôme, à la cristallerie de Portieux
Photographie © Gérard TRIBOULOT mercredi 9 avril 2003
On trinque dans les flûtes Ritz à la cristallerie de Portieux
Photographie © Gérard TRIBOULOT mercredi 9 avril 2003

Mais voici que le discours commence. C’est le PDG M. Jean Jacquet, impeccable dans son costume gris, qui prend la parole. Il relate la carrière exemplaire de Claude. Ce dernier, entouré par tout le personnel qu’il a dirigé de nombreuses années, assis sur une chaise en raison de problèmes de santé, écoute et parfois acquiesce d’un mot spontané.
Claude Didon sur sa chaise écoute le discours
Photographie © Gérard TRIBOULOT mercredi 9 avril 2003

L'intégralité du discours de Jean Jacquet :
- Le départ à la retraite est un moment de la vie pas tout a fait comme les autres. Il y a l’espoir, le bonheur, ah ! le temps du repos, y aura plus d’soucis liés au travail, dit le PDG ; les problèmes de cordes, de cailloux, de bouillons, la mauvaise humeur des verriers […] et puis, aussi un moment de nostalgie […], puis on pense à son parcours. Quant on regarde le vôtre qu’est ce qu’on voit : on voit le gamin de La Verrerie qui a fait ses études à Charmes, où il a passé son CAP d’ajusteur, et puis, à dix sept ans, il tentera la verrerie, dans la foulée de son père.
– Exactement ! Murmure Claude.
– […] à l’exception d’un petit passage au service militaire ; et comme tu étais embauché d’abord, le service militaire ça fait partie du temps de travail.
– Absolument ! reprend Claude.
– Puis il a travaillé chez lui pour devenir un véritable technicien. Alors technicien, pas d’la verrerie, pas du verre et du cristal, mais de la mécanique et du diésel, avec de bons diplômes à la clé. Après tu vis un temps normal à la verrerie, à l’entretien.
Petit à petit tu es devenu le patron de l’entretien. Tu es passé de la mécanique à autre chose.
En dernier, y a quand même eu un p’tit passage de cinq, six ans, là, où on a fait des infidélités à sa Verrerie. Claude essai de se justifier, mais le patron ne lui en laisse pas le temps, il poursuit, on est allé s’occuper des moteurs diesel je n’sais où ? Alors au passage ça explique des choses ça ; ça explique, par exemple, l’attachement qu’je comprenais pas, qu’avait not’ Claude pour l’espèce de moteur diesel de 1920, que notre ami Catherine couvait d’un œil à la fois concupiscent et intéressé. Moi, j’trouvais qu’ça valait pas l’coup d’se battre là-d’ssus […] Alors cela étant, mon Claude, vous, vous avez vécu toute l’histoire, à la fois belle, triste, et tragique de cet entreprise. De 1959 à 1995, j’ai calculé, vous avez connu neuf actionnaires (neufs patrons).
Les trois têtes pensantes de l'usine de Portieux
Photographie © Gérard TRIBOULOT mercredi 9 avril 2003

– Oui, c’est possible, prononce Claude qui écoute toute ouïe.
– Et, on ne va pas revenir sur cette époque, sinon, sinon pour dire qu’elle fait partie d’une histoire, à la fois tragique et triste, qui aurait pu être différente, mais, il ne sert à rien de revenir à cet égard sur les […], c’est que, cette entreprise quand elle a été à deux doigts de la mort, au début de 1996, et elle est pas morte parce qu’on c’est tous retrouvés ensemble, et je regarde tous ceux qui sont là. Il en manque où est Christian ? Tient ! Parce qu’on c’est tous retrouvés ensemble, d’abord pour faire en sorte qu’elle vive ! Ce n’était pas gagné d’avance. Vous le savez tous, que le 16 mai 1996, dit-il en martelant les mots, l’entreprise était morte !
Et, je crois, qu’un de nos titres de fierté à tous, c’est d’abord […], s’ensuit une petite mésentente sur une date 1995 ou 1996, puis M. Jean Jacquet reprend, c’est d’avoir fait en sorte qu’on ne meurt pas d’abord, qu’elle revive ensuite, et qu’elle ait encore aujourd’hui un certain nombres de chances, pour autant bien entendu que la conjoncture économique s’améliore quand même un peu, et que dans le monde que nous vivons, le pire n’arrive pas, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique, ni sur le plan social, ce que nous espérons tous en tous cas. Nous sommes en 2003, nous sommes-là !
Nous avons même pu traverser sans malheur la crise structurelle qui a frappé toutes les cristalleries de ce pays les derniers mois. Nous ne savons pas ce que seront les mois qui viennent, parce que la conjoncture n’est pas affreuse, mais nous savons que nous avons franchi des étapes fondamentales, qui autorisent des espoirs pour le futur. Alors ces étapes c’est quoi ? C’est la capacité de faire des bons produits, avec toute la souplesse nécessaire ; c’est la capacité de faire évoluer ces gammes de produits ; c’est la capacité de trouver d’autres marchés ; c’est tout ce qui a été fait ensemble, par, par vous tous, par ceux qui ont fait en sorte que les clients soient-là, parce que finalement sans les clients on n’est pas grand-chose, et quelque part je devrais passer des couronnes de lauriers à mon fils, encore qu’il a travaillé, et que toute l’équipe commerciale a bien travaillée, mais que vous avez été au cœur de ce combat-là ! Et vous avez trouvé aussi l’apothéose de votre carrière, parce que l’homme d’entretien que vous étiez, l’homme de la mécanique !
– Chef d’entretien ! rectifie Claude Didon.
Photographie © Gérard TRIBOULOT mercredi 9 avril 2003

– Le patron de l’entretien est quand même disponible. Le responsable de ce site, qui est finalement le patron industriel de ce site, était certes plus ce qu’il avait été dans le passé, mais qui avait encore gardé le cœur de ce savoir-faire, des hommes et des femmes qui sont quelquefois, difficiles à vivre, globalement, allez, ils sont de bonne qualité, et vous avez su faire prendre cette mayonnaise qui n’était pas évidente, entre les commerçants, les industriels, les hommes de produits, et vous avez conduit ceci de façon telle que aujourd’hui nous sommes-là, et que nous pouvons espérer des lendemains, je ne voudrais pas dire qui chantent parce qu’on en a peu parlé, mais qu’ils nous permettent de gagner un certains nombres de parts (de marchés).
Alors quand vous regardez derrière vous, finalement Claude, je crois que vous pouvez être fier de ce chemin professionnel qui a été le vôtre ! Et moi je voudrais, au nom de toute l’entreprise, qui est ici réunie pour ce qui concerne la production du cristal, aussi au nom de vos collègues de la faïence, par ailleurs, et de vos collègues de Vallérysthal, qui comptent également, ben je voudrais vous dire que, ben qu’on vous aime bien, on a pour vous une profonde estime […] et que maintenant voilà arrivé le temps du repos, on vous souhaite une bonne, longue et heureuse retraite qui va commencer par, un vous soigner, avec un solide régime, sans tabac, avec des carottes crus, des légumes à l’eau et de l’eau pure, et seulement ça pendant quelques mois, et puis après comme ça, et bien vous pourrez vous consacrer librement à vos passions ou à vos centres d’intérêts qui sont nombreux parce qu’il y a des tas de choses dans votre tête et dans votre cœur.
Cristal Psyché, décor Ritz

Vous allez faire tout ce que vous n’avez pas pu faire jusqu’à présent, vous allez un peu à la pêche à la ligne […], vous allez retrouver vos vieilles techniques, vos vieilles passions d’antan […], et puis, dans les tas de choses que vous allez faire, vous allez continuer à venir nous voir.
– C’est c’que j’suis en train d’vous dire ! répond Claude.
– C’est pas suffisant de prendre sa r’traite, vous avez une vieille maîtresse, dans l’coin, c’est le four, tout le monde le sait. C’est une passion qui a plusieurs décennies pour ce four […], et les portes vous sont grandes ouvertes, les portes de l’entreprise et les portes de votre thérapie !
– Je vous remercie ! murmure Claude Didon, plus ému qu’il ne veut le laisser paraître.
– Voilà ce que je voulais vous dire, on est d’accord ? Ce sera la conclusion de M. Jean Jacquet, le PDG de l’entreprise.
Sur le peu que nous ayons vu, nous pouvons affimer que les verriers ont dès maintenant adopté Michel Lagrange, le remplaçant du déjà regretté Claude qui, sur la demande de Jean Jacquet juste après son allocution, sur un ton jovial, se tourne vers Claude Didon et dit :" Alors, vous nous faites un discours, Claude ? "
Mais face à ces camarades de travail en cet instant pathétique, Claude, à présent très ému au point que des larmes percent dans sa voix éraillée prononce : " A j'aime pas, vous savez j'suis pas un homme de discours ! Je regrette pas les 38 ans passés à Portieux, avec le personnel de Portieux, où j'en ai vu des vertes et des pas mûres, puis s'adressant particulièrement à Jean Jacquet, mon seul regret c'est que vous ne soyez pas v'nu plus tôt, ça c'est clair...Puis avec une voix de plus en plus éraillée et inaudible, et je dirais merci pour l'appui ! La voix se perd maintenant dans l'émotion qui submerge Claude. Il ne peut plus parler. Il est sauvé par un des ces collègue verrier, M. Robert Martin qui applaudit en criant " bravo Claude !" Alors tout le personnel applaudit chaleureusement l'enfant de la Verrerie, leur ancien directeur !
Après quelques instants qui doivent lui paraître aussi long qu'un jour sans cigarette (Claude est un fumeur impénitent), il réussit pourtant à placer un commentaire en direction de Jean Jacquet qui vient de placer deux paroles de plus :" Bon, tous !" Mais Claude intervient en bafouillant, comme pour évacuer l'émotion : " Je garde (me souviendrai) de vous comme PDG qu'eux ( - plutôt que de tous les autres. - C'est une allusion aux 9 précédents qui n'ont pas su faire tourner l'entreprise)
Le PDG reprend alors la parole et pour rassurer Claude sur l'avenir affirme :" Ecoutez Claude, l'avenir appartient à tous. Vous et moi, on fait partie, d'un passé qui est toujours présent". Certainement plus ému qu'il ne le laisse paraître, Jean Jacquet tape alors dans ses mains et s'écrie " Allez, maintenant, on va pas s'attendrir, on va boire le verre de l'amitié ! d'accord ? Allez, on applaudit Claude, on applaudit le verre, c'est cà ? " Puis d'un ton joyeux, le PDG dit :" Vous remarquerez, ce n'est pas du plastique (en parlant des flûtes Ritz, dressées pour accueillir le champagne).
Quelqu'un pense alors a offrir les cadeaux posés sur la petite table située à la droite de Claude. Jean Jacquet s'exclame :" Alors Claude, tout ça c'est pour vous !" De nouveau Claude, ému car touché par ce geste d'amitié, remercie comme il peut :" Je vous r'mercie, c'est super sympa ! surper sympa ! J'suis très sensible, je r'mercie tout l'monde"
Une personne demande : " Tu ne veux pas les ouvrir ? " -" Bon, on va boire un verre !" Le pDG toujours présent se retourne une fois de plus vers Claude :" J'espère que vous allez continuer à nous faire quelques moules, de temps en temps ? - Sans problème ! repond Claude - car vous allez vous ennuyer [...] Allez, on va faire une photo de famille avec tout l'monde !"
Photographie © Gérard TRIBOULOT mercredi 9 avril 2003

La joie se lit sur les visages des employés. Unis dans la fête du départ de Claude Didon, tous s'alignent, pour la photo de groupe (une chose vraiment exceptionnel à la verrerie) contre les étagères séparant les ateliers à froid. Puis l'atmosphère se détend. Marie-Pierre remarque que Claude ne vient pas, elle le toise gentillement :" Claude, ça va plus rigoler là ! Regardez (l'objectif) !" La photo prise, les journalistes de l'Est Républicain et de la Liberté de l'Est questionnent le PDG, puis son fils Marc Jacquet, sur le devenir de l'usine de Portieux.
Le PDG :" [...] la conjoncture économique étant ce qu'elle est, et si elle ne se redresse pas [...]
- 120 personnes pour Portieux, demande la journaliste ?
- Non, non, nous sommes 120 pour la faïence et le cristal (3 usines, Vallérysthal, Nidervillers et Portieux), donc, il y a une trentaine de salariés pour le cristal."
C'est maintenant Marc, le fils de Jean Jacquet parti converser avec ses employés, qui explique d'une voix très posée aux paroles mesurées :" En ce moment c'est un peu difficile, l'activité est très, très ralentie... en règle générale y quelques sentiments de répulsions pour nous (en Amérique). Le marché américain est un marché très important pour nous, c'est notre premier marché à l'exportation, devant le Moyen-Orient et l'Italie. Le Moyen-là est un p'tit peu stoppé et les Etas-Unis, j'espère pourront r'partir [...], mais, mais les mois d'mai et juin s'annoncent plus difficiles. En revanche, si effectivement la guerre en Irak s'arrête rapidement, je pense qu'on aura une bonne réactivité, notamment au Koweit, en Arabie Saoudite, qui sont deux de nos marchés principaux, ce qui nous permettrait de retrouver de l'activité. Donc aujourd'hui, nos objectifs sont d'essayer de nous implanter au Japon et en Corée.
On commence, cette année on va faire le salon de Tokyo à mi-juin, salon de la maison, et de retrouver un p'tit peu le marché Italien qu'on avait perdu.
- Vous êtes déjà sur ce marché là ?
- Non, non, on expose déjà dans les salons internationnaux. En fait, ils y a deux grands salons qui sont en France et en Allemagne, où l'on prend des commandes de clients qui viennent sur place, en revanche c'est la première année qu'on fait cette démarche agressive, absolument ! Et on essaie de l'organiser avec le J.E.T.R.O. en amont qui est un organisme en collaboration avec la Chambre de commerce qui a pour mission, c'est amusant car c'est un organisme japonais, qui a pour mission, d'aider les entreprises françaises à s'installer au Japon. Voilà, c'est ça ! Alors heureusement, on a depuis, depuis trois ans sorti un certain nombres de lignes nouvelles, très peu axées vers la table formelle, mais plus vers la décoration, et heu, on a eu l'an dernier la licence RITZ, vers les produits RITZ, qui nous on donné un bon dynamisme, notamment...
- C'est le fameux lustre sur lequel vous travaillé ?
- Y a le candélabre neufs branches, absolument, y aussi ces verres en version décorée qui nous ont redonné un petit peu de punch, enfin-là (pour l'heure), c'est pas terrible !
- Est-ce que vous avez échappé (aux problèmes liés) au 11 septembre ?
- Oui, en tout cas on y a échappé, on n'a pas eu tous ces problèmes jusque-là ! Jusque-là on a toujours une excellente activité, alors on est les plus p'tits et on est vraiment sur un marché de niches et on a réussi à identifier les produits qui correspondent à nos qualifications et au marché.
- Alors marché de niches, c'est la déco ?
- C'est la déco pointue, très haut de gamme, en couleur ! Puis se reprenant en riant Marc Jacquet confie : " ça y faut pas l'dire ! En fait, notre dimension nous permet une activité et un originalité que d'autres ne peuvent pas avoir, que d'autres cristalleries plus institutionnelles ne peuvent pas avoir.
- Et les japonais qu'est-ce qu'ils aiment ?
- J' vous l'dirai fin juin ! Rire, non, pour l'instant, c'qu'on a commencé à pas mal vendre, ce sont des associations de couleurs rose et verte.
- Au Japon ?
- Ouais, au Japon, tout a fait. On a une gamme notamment, on a recolorisé la fameuse gamme George Sand qui était ambre et bleue, pour la faire rose et verte, et c'est une association qui fonctionne très, très bien au Japon !"
Toujours assis sur sa chaise, car toujours son mal de dos le fait souffrir, c'est ainsi que je retrouve Claude en conversation avec Michel Lagarde son sucesseur. Ils sont seuls car les employés, désormais, sont tous partis vers leurs occupations. Pendant que Marie-Pierre, la sympathique vendeuse du magasin nettoie les restes de la simple mais émouvante cérémonie, Claude distille en notre compagnie, quelques souvenirs liés à l'anciennne Verrerie (le pays), celle que, comme-moi, il préférait !